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Biodiversité : opportunités et menaces sous-estimées par le secteur privé et les décideurs africains Version imprimable
02-10-2010

« Monsieur, faut-il exploiter le minerai de fer de Bélinga si l’on considère la perte de la biodiversité que va entraîner le projet ? » Cette question d’un étudiant de l’Université Omar Bongo après l’une de nos interventions au salon Gabon Durable, en mai dernier à Libreville, résume tous les enjeux de la biodiversité.

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En cette année internationale de la biodiversité, l’ONU souhaite mobiliser les Etats sur cette question cruciale. Dans une tribune publiée le 14 septembre dans le quotidien français Le Figaro, le président Sassou-Nguesso, qui s’est toujours reconnu comme un « fils de la forêt », lance un appel solennel pour que les trois grands bassins (Amazonie, Bornéo et Congo) organisent un sommet de la forêt tropicale pour accélérer leur défense, et indique qu’il défendra cette idée à l’ONU.

 

Possédant près de 40% des ressources génétiques mondiales, l’Afrique est le continent le mieux nanti de la planète. Afin de préparer la rencontre de New York, une conférence panafricaine s’est tenue du 12 au 17 septembre à Libreville sous le thème « Biodiversité et lutte contre la pauvreté : quelles opportunités pour l’Afrique ? ».

Nous devons résister à la pression internationale qui veut cantonner les Africains dans le rôle de « gardiens de la forêt, avec si possible un mode de vie sauvage », tandis que les autres construisent les infrastructures, surconsomment et s’équipent à tout va, sans se soucier de l’état de la planète.

L’objectif principal était de définir une position commune africaine pour le sommet de New York des 22 et 23 septembre et pour la 10e Conférence des parties sur la biodiversité, qui aura lieu à Nagoya du 18 au 29 octobre. Avec le soutien de ses pairs, le président Bongo défendra la déclaration de Libreville lors de ces deux rencontres internationales. Dans la longue liste des engagements, nos décideurs devraient mettre en pratique celui-ci : « Nous nous engageons à actualiser nos stratégies et plans d’actions nationaux en matière de biodiversité en tant qu’outils efficaces pour promouvoir la mise en œuvre du nouveau plan stratégique relatif à la biodiversité pour la période 2011-2020. »

 

Dans ce plan stratégique, il serait opportun de ne pas envisager la biodiversité uniquement sous le prisme de la préservation, mais de l’intégrer dans une politique ambitieuse de développement en prenant en compte les interactions avec les autres politiques sectorielles que sont l’agriculture, les infrastructures et l’urbanisation. En effet, tout en tirant profit des services écosystémiques, nous devons résister à la pression internationale qui veut cantonner les Africains dans le rôle de « gardiens de la forêt, avec si possible un mode de vie sauvage », tandis que les autres construisent les infrastructures, surconsomment et s’équipent à tout va, sans se soucier de l’état de la planète. Dans une répartition des rôles qui ne dit pas son nom, ces consommateurs qui se veulent aussi conso’ acteurs ont délégué la mission de « bonne conscience » aux ONG écologistes internationales, qui défendent parfois les animaux et la végétation plus que les êtres humains.

 

Biodiversité : y a-t-il un patron ou une entreprise en Afrique ?

Dans une étude de PriceWaterhouseCoopers intitulée « Biodiversity and business risk », publiée en janvier lors du World Economic Forum, près de 45% des chefs d’entreprise africains estiment que l’appauvrissement de la biodiversité est une menace pour la croissance de leurs entreprises. Après l’Amérique latine (53%), l’Afrique est dont le continent où le risque économique lié à la perte de la diversité biologique est le plus élevé. Avec un pourcentage respectif de 18 et 14%, les chefs d’entreprise de l’Europe de l’Ouest et de l’Amérique du Nord sont ainsi les moins sensibles à la dégradation de l’environnement. Pourtant, c’est en Occident que les études et les actions de la compensation de la biodiversité foisonnent. Avec ce risque élevé, les entrepreneurs africains devraient donc être les acteurs incontournables de la conférence de Libreville. On ne peut que regretter l’absence des multinationales et du secteur privé de la réflexion sur la diversité biologique, alors qu’ils l’exploitent, la préservent ou la dégradent au quotidien.

 

C’est d’ailleurs le constat qui ressort de la déclaration de Libreville : « Reconnaissons que le transport transfrontalier illégal des déchets dangereux et les activités minières et pétrolières constituent des menaces émergentes et considérables sur la diversité biologique et les services écosystémiques. » A l’instar de Danone et de Rio Tinto, l’ensemble des industries agroalimentaires, d’exploitation des ressources naturelles et minières devraient intégrer l’indicateur biodiversité dans leur stratégie, pas seulement dans une démarche volontaire, mais aussi réglementaire. Les financiers ne sont pas en reste, puisque des banques et fonds d’investissements proposent désormais des actifs « biodiversité ».

 

Le business émergent de la biodiversité est très rentable et l’Afrique ne tirera son épingle du jeu que si elle maîtrise tous les enjeux et valorise son potentiel. Selon Blue Carbon – The Role of Healthy Ocean in Binding Carbon report, la valeur des services écosystémiques côtiers est estimée à 25 000 milliards de dollars par an. Avec les récifs coralliens, ils produisent près de 50% des ressources halieutiques de la planète, qui permettent d’alimenter 3 milliards de personnes, ainsi que 50% des protéines animales et des minéraux consommés par 400 millions de personnes dans les pays en développement. D’après l’étude sur L’économie des écosystèmes et de la biodiversité, investir 45 milliards de dollars dans les zones protégées permettrait de consolider des services essentiels, reposant sur la nature, représentant une valeur de 5 trillions (milliards de milliards) de dollars chaque année, dont le piégeage du carbone, la protection et l’amélioration des ressources en eau, et la protection contre les inondations.

Faut-il exploiter le minerai de fer de Bélinga ?

L’initiative du parc Yasuni (voir encadré) nous ramène à la préoccupation de l’étudiant gabonais. Dans le cas du minerai de fer de Bélinga, c’est près de 1600 milliards FCFA qui sont en jeu. L’explosion du parc automobile, tiré par l’émergence des classes moyennes au niveau mondial et les grands travaux d’infrastructures, vont accentuer la demande en acier, faisant flamber les cours du minerai de fer.

Pour un pays comme le Gabon, qui souhaite émerger et s’industrialiser, il n’est pas envisageable de renoncer à l’exploitation de ses ressources. Cependant, tous les grands projets doivent réduire au maximum l’impact environnemental, avoir recours aux technologies de pointe, tout en compensant la perte de la biodiversité et les émissions de gaz à effet de serre. Il revient aux autorités de fixer ce cap en mettant en place des politiques incitatives et des taxes permettant d’assumer les externalités négatives. Paradoxalement, certaines entreprises sont demandeuses de tels outils. Un cadre d’une multinationale qui vient d’obtenir un important marché d’infrastructures dans le pays nous a confié, à Libreville, qu’il avait suggéré au ministre en charge du dossier de mettre en place la compensation de la biodiversité, mais que ce dernier ne comprenait pas pourquoi. Surprenant, non ?

 

Thierry Téné

Un exemple à retenir pour les Africains

Le Parc National Yasuni renonce à toute exploitation pétrolière.

Le Parc National Yasuni renonce à toute exploitation pétrolière.

L’initiative de l’Equateur, qui a décidé la préservation d’une superficie de 982 000 hectares dans l’Amazonie au lieu d’exploiter les ressources naturelles, est à suivre de très près par les Africains.

Le gouvernement a signé un protocole d’accord avec le PNUD pour la création d’un fonds qui permettrait de rapporter au moins 50% des 70 milliards de dollars.

Le Parc National Yasuni est classé réseau mondial des réserves de biosphère par l’UNESCO depuis 1989. Il possède également un gisement de 846 millions de barils de pétrole brut qui pourrait rapporter près de 70 milliards de dollars. Au nom de lutte contre le changement climatique et de la préservation de la biodiversité, les autorités ont renoncé à l’exploitation de l’or noir. Problème : il faut bien compenser les pertes économiques. C’est ainsi que le gouvernement a signé un protocole d’accord avec le Programme des Nations Unie pour le Développement (PNUD) pour la création d’un fonds qui permettrait de rapporter au moins 50% des 70 milliards de dollars. Une fois constitué, le PNUD assurera son administration par les services spécialisés de son Bureau des Fonds d’affectation spéciale multi-donateurs qui à la charge de plus de 30 fonds dans 74 pays.

Les autorités auraient également pu obtenir près de 6 milliards de dollars en revendant les 400 millions de tonnes de CO2 évitées sur le marché. « Il nous reste encore à recueillir les fonds pour que l’initiative devienne une réalité », a déclaré Lenin Moreno, vice-président de l’Équateur, qui était présent à la cérémonie de signature. « Il faut que les pays industrialisés comprennent que, dans un esprit de responsabilité partagée, nous avons pris la décision, en cette journée historique, de faire un sacrifice pour notre pays ». Espérons qu’il sera entendu. « Nous sommes en train d’assister au lancement de nouveaux instruments de coopération qui serviront de fondement pour le soutien d’autres efforts nationaux et internationaux orientés vers l’avènement de systèmes économiques en harmonie avec la société, la nature et la planète », a déclaré Rebeca GrynspaN, secrétaire générale adjointe et administratrice associée du PNUD.

 
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