| Cacao épisode V: lettre ouverte à la Banque mondiale, au FMI et à la BAD |
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| 12-02-2010 | |
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Robert Zoellick, qui effectuait une tournée dans huit pays africains, dont la Côte d’Ivoire, où il a sejourné du 27 au 30 janvier, a-t-il eu le courage de rectifier le tir d’une libéralisation mal engagée ? Cette lettre ouverte lui était expressément adressée avant son voyage, ainsi qu’aux autres partenaires de la Côte d’Ivoire, notamment le FMI et la BAD. Cinquante ans après les indépendances, la plupart des économies des pays africains sont en quasi-faillite. 80% des budgets de ces pays, essentiellement agricoles, sont fournis par l’aide extérieure. Une situation paradoxale compte tenu des richesses endogènes de ces pays, pour la plupart exportateurs de produits agricoles, de minerais et d’hydrocarbures.
Pourquoi donc l’Afrique a t-elle tant de mal à profiter de ses richesses ? Au terme d’une enquête approfondie sur la situation en Côte d’Ivoire, pays qui peut être considéré comme un modèle réduit de l’Afrique en matière de productions et d’exportations de produits agricoles (café, cacao, palmier, hévéa, bois, cajou, etc.), nous avons voulu nous adresser de manière ouverte aux bailleurs de fonds des économies africaines (FMI, Banque mondiale, BAD, Union européenne, etc.), ceux-là même qui, les premiers, ont encouragé la libéralisation dans toutes les filières exportatrices et importatrices. D’après notre enquête sur les filières d’exportations et importations en Afrique, un problème majeur est l’absence de lisibilité, de visibilité et de traçabilité des produits destinés à l’export et l’import. Prenons le cas de la Côte d’Ivoire. Elle perd aujourd’hui, chaque année, entre 200 et 300 milliards FCFA, selon des estimations recoupées auprès des milieux professionnels. Ce montant couvre plus d’une fois le budget des élections présidentielles (réputées être parmi les plus chères d’Afrique) financées par les bailleurs de fonds. Ce manque à gagner est lié à la non-maîtrise de la collection des taxes et à l’absence d’un véritable contrôle public le long du circuit de commercialisation. Alors que le poids constitue la base même du marché des matières premières agricoles, le cacao ivoirien n’est pesé qu’une fois à destination dans les ports en Europe ou en Amérique du Nord.
Pourquoi cette situation ? La vague de libéralisations initiée dans les années 90 dans plusieurs pays africains a été dévoyée de son chemin. L’objectif n’était-il pas de briser les monopoles étatiques jugés improductifs et d’instaurer les conditions de la concurrence entre tous les acteurs ? Or, cette libéralisation n’a été qu’un transfert de monopole de l’Etat vers un oligopole de multinationales, inféodé à quelques puissants intérêts locaux. Dans le cas de la Côte d’Ivoire, en l’espace d’une décennie les multinationales sont parvenues à contrôler 90% du marché. Dans cette libéralisation, l’Afrique a perdu toute sa façade maritime et tout accès économique à la mer. Les flottes nationales ont été soldées, les ports et les quais ont été privatisés au profit des multinationales qui, une fois sur les quais, ont verrouillé le métier de transitaire pour ensuite contrôler ceux de la transformation. Il ne s’agit pas, dans cette tribune, de décrier l’investissement des multinationales en Afrique, mais seulement de constater que l’une des conséquences de la libéralisation qui a suivi les politiques d’ajustements structurels, c’est l’internationalisation des richesses africaines.
Les mêmes désastres D’autre part, la restructuration des services de l’Etat qui accompagnait la libéralisation a abouti au démantèlement des systèmes de contrôle du commerce intérieur. Dans un pays comme la Côte d’Ivoire, il est aisé de constater que l’application de la libéralisation a ouvert un boulevard aux exportateurs. Ainsi, il n’existe plus, sur le bord champ, de contrôle à l’achat par l’acheteur et le pisteur. A l’usine, il n’existe plus de contrôle livraison ou évacuation. Idem aux centres de collecte. Il n’y a plus d’émissions des lettres de voitures (LV), encore moins de contrôle aux postes routiers, ni de magasin exportateur. Toutes ces étapes ont été éliminées dans la réforme portant sur la libéralisation. Au final, quand le cacao quitte le champ, il n’est pesé (de manière théorique) qu’au quai d’empotage, territoire en général sous concession. Il ne s’agit pas de faire l’apologie du monopole d’Etat, mais de dire qu’il y a sûrement un moyen de réformer tout le circuit des commodités et des matières premières en Afrique. De la noix de cajou en Guinée-Bissau, en passant par l’arachide au Sénégal, les mêmes systèmes ont produit les mêmes désastres. Comment dans ces conditions le cacao peut-il contribuer au développement de la Côte d’Ivoire ? Pour simple rappel, c’est seulement sous l’ère de la centralisation à outrance, de 1960 à 1994, que le cacao ivoirien a connu une accélération fulgurante, avec une production passée de 100 000 tonnes à plus de 1,2 million de tonnes. Il ne s’agit pas de faire l’apologie du monopole d’Etat, mais de dire qu’il y a sûrement un moyen de réformer tout le circuit des commodités et des matières premières en Afrique. De la noix de cajou en Guinée-Bissau, en passant par l’arachide au Sénégal, les mêmes systèmes ont produit les mêmes désastres.
Une voie sans issue Quand on pose un regard par exemple sur le développement des pays asiatiques, on s’aperçoit que la démarche des bailleurs de fonds est tout à fait différente de celle mise en œuvre dans les pays africains. Dans le cas des pays asiatiques, les bailleurs de fonds ont aidé, tout d’abord, à la maîtrise et au développement du marché, et ensuite il ont aidé au développement de la production, contrairement aux pays africains où seulement la voie de la production à outrance est préconisée. Une voie sans issue. Car nous savons que pour le développement de tout secteur économique, et particulièrement des produits agricoles, il est indispensable de maîtriser dans un premier temps le marché et la chaîne de commercialisation, et ensuite d’appuyer le développement de la production.
Pourquoi une telle démarche à géométrie variable des bailleurs de fonds ? Les bailleurs de fonds (BM, FMI, BAD, etc.) devraient promouvoir la traçabilité du circuit de commercialisation dans leurs discussions avec les Etats africains relatives à l’aide et aux appuis des politiques de développement ? Nous restons persuadés qu’une telle démarche serait déterminante pour le décollage de l’Afrique. Les Africains seront ainsi eux-mêmes capables de mobiliser les ressources pour leur développement, plutôt que d’attendre ces milliards qui lui sont administrés chaque année par des bailleurs de fonds, pour enrichir une oligarchie déjà riche et handicaper les générations futures par un service de la dette qui occupe à ce jour 30% des budgets des Etats.
Adama Wade Comparaison des marchés intérieurs de la Côte d’Ivoire et du Ghana Alors que la Côte d’Ivoire a appliqué intégralement le programme de libéralisation imposé par la Banque mondiale, le Ghana, lui, a mis en pratique son propre programme d’évolution graduelle. Au final, la Côte d’Ivoire compte aujourd’hui plus de 3000 coopératives dans la filière cacao. Incapables de survivre face aux multinationales, ces structures voient leur part se réduire d’année en année. Pendant ce temps, au Ghana, la Cocobod reste seule maître à bord. L’Etat ghanéen maîtrise parfaitement la filière cacao et en tire le maximum de dividendes, alors que son voisin francophone fait face à un nombre d’intermédiaires pléthorique et à des coopératives peu performantes. Conséquence, baisse continuelle des revenus des producteurs, non-respect des prix incitatifs sur le terrain et perte de traçabilité. Sur le circuit de commercialisation à l’extérieur, les acteurs nationaux ivoiriens n’arrivent pas à s’insérer dans un marché mondial balisé par de grands groupes privés. Malgré le soutien dont ils ont bénéficié (100 milliards FCFA), les PMEX et les COOPEX (PME et coopératives exportatrices) enregistrent de faibles performances. L’absence d’une structure garantissant la bonne exécution commerciale est à déplorer. Au niveau de la transformation locale du cacao, quatre sociétés (les Américaines Unicao et Micao appartenant respectivement à ADM et à Cargill, la Suisse Saco du groupe Barry Callebaut et la Française CEMOI) réalisent près de 90% de la transformation locale. Le seul privé ivoirien, Condicaf, transforme 20 000 tonnes par an, contre au moins 100 000 pour Unicao. Avec le retrait progressif des banques locales et l’internationalisation des financements, il est clair que cette tendance n’est pas prête de s’estomper. Espérons que la si attendue évaluation de la Banque mondiale puisse livrer un diagnostic clair avec des recommandations pertinentes, afin que la Côte d’Ivoire finance d’abord sa relance avec ses propres richesses. Il y va de sa souveraineté et de l’avenir de ses populations. AW Voir Aussi :
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