Interview Ali Ousseini Sountalma, vice-président du CSC : «Au Niger la presse est libre » Version imprimable
02-08-2016
Ali Ousseini Sountalma, vice-président du Conseil supérieur de la communication (CSC), l’organe de régulation de la presse au Niger, évoque avec nous les défis du secteur, mais aussi les progrès réalisés en matière de liberté de la presse au Niger.

Les Afriques : Dans le dernier classement mondial de la liberté de la presse, publié en 2016 par Reporters Sans Frontières (RSF), le Niger qui est 52ème sur 180 pays fait mieux que beaucoup de pays africains. Est-ce une source de satisfaction pour vous ?


Ali Ousseini Sountalma : Le Niger a certes régressé de 5 points par rapport à 2015 où il a occupé la 47e place, ce qui le place quand même en tête des pays francophones d’Afrique de l’Ouest. Malgré son rang, le Niger dépasse plusieurs pays de l’Hémisphère Nord, berceau de la liberté de la presse.

Nous en sommes satisfaits. Mais avec un pincement au cœur. En 2015, le Niger a reculé dans le classement de RSF pas par la faute des pouvoirs publics mais par la faute des médias et des journalistes, qui utilisent mal leur liberté. Vous en convenez avec moi que le pendant de la liberté, c’est la responsabilité, ce qui semble échapper à certains journalistes nigériens exerçant dans le secteur privé.

En 2016, le Niger a régressé dans le classement de RSF à cause des exactions perpétrées sur des journalistes et des médias, notamment suite aux manifestations « anti-Charlie Hebdo » des 17-18 janvier 2015 et aussi parce que des journalistes ont été interpellés en dépit de la loi sur la dépénalisation qui dit clairement que : « La détention préventive est interdite » concernant des journalistes dans l’exercice de leur métier.


Les Afriques : Peut-on encore faire des progrès en matière de liberté de la presse au Niger?


Ali Ousseini Sountalma : Absolument. Le Niger est véritablement un laboratoire de la liberté de la presse. Même sous des régimes d’exception (1996-1999), (2010-2011), les militaires, auteurs des coups d’Etat, n’ont daigné s’en prendre à la liberté de la presse qui est à mon avis un acquis irréversible du peuple nigérien.

Les Afriques : Dans certains pays, les médias sont considérés comme le quatrième pouvoir par leur capacité à influencer le paysage. Est-ce le cas au Niger ?


Ali Ousseini Sountalma : Aux Etats-Unis par exemple, il y a eu le Watergate, où des révélations faites par la presse ont eu pour conséquence la démission du président de la première puissance au Monde ! Là, la presse est un véritable contrepouvoir. Au Niger comme dans d’autres pays, la puissance de la presse se mesure également par les révélations que publient ou diffusent les médias, ce qui peut amener souvent les pouvoirs publics à revoir leur copie. Donc, ici aussi on peut dire que la presse joue un rôle de contre-pouvoir. Pour illustrer mes propos, j’observe seulement qu’au sortir de la Conférence nationale (du 29 juillet au 3 novembre 1991) à nos jours, des dignitaires de plusieurs régimes ont été poursuivis et souvent condamnés par la justice sur la base des révélations rendues publiques par la presse privée nigérienne, qui a acquis ses lettres de noblesse et s’est totalement libérée de l’emprise du pouvoir politique après la Conférence nationale du Niger en 1991.

Donc, on peut dire que depuis 1991, les médias sont devenus un véritable quatrième pouvoir au Niger. Au sortir de la Conférence nationale souveraine et au lendemain des Etats généraux de la presse, en 1993, l’Ordonnance N°93-31 du 30 mars 1993 a consacré la liberté de la communication audiovisuelle.

Au Niger, la presse est libre, qu’il s’agisse de la presse écrite ou de l’audiovisuelle. Le paysage médiatique comprend 12 télévisions privées, 36 radios privées commerciales et 165 radios communautaires associatives. Quel beau palmarès !

Les Afriques : En tant qu’organe de régulation, le Conseil supérieur de la communication (CSC) a une vue globale sur la profession. Quels sont les principaux manquements que vous avez relevés ?


Ali Ousseini Sountalma : Les principaux manquements relevés par le CSC sont la diffamation, le jet de discrédit, le non-respect de la vie privée des citoyens, le non-respect de l’éthique et de la déontologie. Et très grave encore, la publication des informations non vérifiées qui s’avèrent le plus souvent inexactes et tendancieuses.

Les Afriques : Le manque de professionnalisme qu’on constate dans certains médias peut s’expliquer par l’insuffisance des moyens dont ils disposent. Que font les autorités nigériennes pour pallier ce problème?


Ali Ousseini Sountalma : La principale caractéristique de la presse privée au Niger, c’est l’insuffisance des moyens et de journalistes formés. Ce qui ouvre la voie à toutes les dérives… Nous n’avons pas encore malheureusement de véritables entreprises de presse capables de générer des ressources suffisantes pour pouvoir mettre les journalistes qui y travaillent à l’abri de la précarité et de la vénalité, deux autres tares, qui gangrènent notre presse. Au Niger, la Convention collective n’a pas encore été mise en œuvre et les journalistes sont mal payés, ou sous-payés au gré souvent de l’humeur et des caprices des promoteurs de la presse privée.

Les Afriques : Il y a quelques années, le Niger avait décidé de dépénaliser le délit de presse. Quel bilan tirez-vous de cette expérience ?


Ali Ousseini Sountalma : En effet, l’Ordonnance 2010-35, portant Régime de la liberté de presse, qui consacre la dépénalisation des délits commis par voie de presse, a vu le jour le 4 juin 2010 sous un régime de Transition militaire (2010/2011) et l’article 67 de cette loi dispose sans ambages : « en matière de délit de presse, la détention préventive est interdite. Le juge ne peut décerner ni mandat de dépôt ni mandat d’arrêt ».

Forts de cette disposition, les journalistes ne mesurent pas toujours le poids de leur responsabilité et s’adonnent à leur jeu presque favori : diffamer, jeter le discrédit, trainer la vie privée des citoyens dans la boue, diffuser et/ou publier des informations non vérifiées donc non crédibles, etc. Avec un tel palmarès, le bilan qu’on peut tirer de la dépénalisation n’est pas très reluisant et de plus en plus des voix s’élèvent pour demander au législateur plus de sanctions à l’endroit des journalistes malveillants. On n’en est pas là encore ! Un sursaut est encore possible.

Les Afriques : Certains dirigeants nigériens appellent les médias à faire preuve de responsabilité. De quoi s’agit-il ?


Ali Ousseini Sountalma : Il n’y a pas que les dirigeants, même les honnêtes citoyens, simples pères de famille, braves fonctionnaires, des paysans lambdas sont constamment vilipendés dans des colonnes de journaux, qui ressemblent à s’y méprendre à des feuilles de choux. Si ce n’est aussi dans des radios ou télévisions.

Les Afriques : Quelles sont les attentes du Conseil supérieur de la communication envers les professionnels de la presse au Niger?


Ali Ousseini Sountalma : Respecter l’éthique et la déontologie, respecter la Charte que les journalistes professionnels se sont librement donné, respecter la vie privée des citoyens, assurer une véritable fonction de veille dans notre société : dire sans choquer, démontrer sans accuser, dénoncer sans condamner.

Propos recueillis par Ibrahim SOULEYMANE, Rédacteur en Chef

Bio-express

Ali Ousseini Sountalma est vice-président du Conseil supérieur de la communication, l’organe de régulation du métier de la presse au Niger. Journaliste de métier, Ali Ousseini Sountalma a été directeur général de l’IFTIC (Institut de formation aux techniques de l’information et de la communication), l’unique école de journalisme du Niger, de 1997 à 2004. Il était aussi directeur général de l’ONEP en 1992, l’office qui édite les journaux publics du pays (Sahel et Sahel Dimanche), et directeur général de l’Agence nigérienne de presse gouvernementale de 1995 à 1997.

 
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