Interview Amath Soumaré : « anticiper sur les marchés à venir » Version imprimable
05-07-2016
Sénior expert en Intelligence économique & développement, IED, LBC/FT ; président fondateur de Sopel International et président du Centre africain de la Nouvelle économie, CANE Executive.

Les Afriques : Pour vous, c’est quoi l'IE?


Amath Soumaré : Nous pouvons définir l’intelligence économique comme un outil de compétitivité qui permet de fournir à l’entreprise et à l’État une compréhension fine de son environnement en utilisant tous les moyens d’informations disponibles, en traitant l’information pour agir et appréhender la stratégie des concurrents. C’est anticiper sur les marchés à venir et prendre les meilleures décisions dans un contexte économique fluctuant et hautement compétitif.

Cependant, l’intelligence économique et développement (IED) peut se définir comme une série d’actions coordonnées de management stratégique de l’information, à travers la recherche, le traitement, l’analyse et la diffusion aux bons moments, vers les personnes ressources, afin qu’elles prennent les bonnes décisions, et réduire les incertitudes dans le processus concurrentiel de développement des États et entreprises. Toutes ces actions sont réalisées dans le contexte de la Nouvelle économie (grande bataille économique, bataille de l’information, mondialisation des échanges et globalisation financière).

Le management Intelligence économique & développement (IED) doit accompagner le continent africain vers une nouvelle société du savoir et de la Nouvelle économie. Cette démarche d’Intelligence économique & développement a pour objectif la réalisation de trois paramètres fondamentaux : sécurité alimentaire, sécurité économique et patriotisme civique. Ces objectifs devront respectivement être réalisés par trois acteurs : le politique (gouvernement et institutions publiques), les entreprises et la société civile. Le ciment de toute cette démarche d’intelligence économique se trouve être les TIC (Technologies de l’Information et de la communication).

Donc, il nous faut un gouvernement adapté, ouvert sur l’extérieur (e-gouvernement) et capable de mobiliser toute sa diaspora pour le développement (référence à Stevan Dedijer, dans l’Intelligence économique sociale) et d’apporter des solutions nouvelles, innovantes, adaptées aux nouveaux enjeux environnementaux, territoriaux, culturels, dans le cadre de la mondialisation et des technologies de l’information. C’est la seule façon viable et originale de construire un développement endogène et durable, dans cette nouvelle civilisation du savoir.

L’IED est définie comme une démarche qui suit le cycle de l’information (recherche, traitement, analyse et diffusion). C’est une notion un peu passive comme la veille. Cependant, dès 1995, Sopel International a mis en place un concept de prolongement de la notion de l’IE, l’Intelligence économique & développement (IED), qui est une technique très pratique, consistant en la mise en œuvre concrète de l’information stratégique et décisoire, pointée vers des buts et axée sur des résultats. Pour nous, l’intelligence économique et développement est une technique de management axée sur des résultats vérifiables. Pour cela, il est nécessaire de mettre en place des plans stratégiques, des plans d’action, des actions de suivi-évaluation et le tout sera orienté vers des résultats concrets et avec surtout la maîtrise d’outils pratiques. Notons que l’IED peut être mise en œuvre à l’échelle d’une entreprise privée, d’une administration, d’un territoire ou d’un État.

Les démarches d’IE donnent-elles des résultats en Afrique?


Au Rwanda ou au Burkina, on trouve des expériences qui portent leurs fruits. Mais j’aime évoquer l’exemple du Sénégal et du Maroc, un pays que je connais bien, puisque nous avons accompagné les chercheurs marocains, lorsqu’ils ont posé les fondements de l’IE en 2004 après le 1er séminaire sur l’IE à Tétouan. L’IE africaine a aussi ses pionniers, comme Driss Guerraoui, président de l’Association de recherche pour le développement, acteur majeur de l’IE marocaine, que je veux saluer ici, pour le travail énorme qu’il accomplit très discrètement et avec succès depuis 2003 au Maroc. Je dois aussi citer Philippe Clerc, président de l’Association internationale francophone d’Intelligence économique (AIFIE), qui est un partenaire très actif depuis 1999. Il a beaucoup contribué avec nous à la mise en œuvre de l’IED en Afrique, à travers la CCI Paris et la CPCCAF. D’autres amis comme Xavier Richet, Alain Juillet poursuivent avec nous depuis 2003 la route de l’IED africaine.

Aujourd’hui, nous réunissons ensemble à trois (Association de recherches pour le développement, l’Association internationale francophone de l’IE et Sopel International/Centre africain de la Nouvelle économie), un des meilleurs programmes d’IED du continent. Nous mobilisons tous les deux ans les meilleurs spécialistes mondiaux de l’IE (cinq continents), à Dakhla dans le cadre de l’Université ouverte de Dakhla, au Maroc, et à Dakar, au Sénégal, dans le cadre du Forum Intelligence économique & développement (FIED) initié par Sopel International depuis 1995 à Paris, dont les prochaines éditions sont fixées à mai et novembre 2017.

Les dirigeants africains en comprennent-ils l’importance?


Aucun pays au monde n’a mis une stratégie d’IE dans la foulée. Pourquoi voulez-vous que l’Afrique se lance dans ce processus la tête baissée. Nous avons besoin de développer des curricula adaptés à nos réalités dans les universités, les entreprises, l’administration, les écoles, développer le patriotisme civique, etc. Le développement réussi est toujours la résultante d’une démarche globale, collective et non sectaire.

L’intelligence économique doit être une réponse objective pour résoudre des problèmes et non des opérations de propagande, de buzz ou de tentatives de phagocyter nos imaginaires. Nous sommes au 21ème siècle, celui de la connaissance, du savoir et de l’information globale. Mais le proverbe espagnol résume assez bien la situation : « Nada sirve corer, hay que ir a punto ». Traduction : rien ne sert de courir, il faut partir à point.

Le développement d’une démarche IE doit nécessairement passer par la mise en œuvre d’une politique stratégique nationale de l’information. En effet, ce dispositif national d’information constitue l’ensemble des principes et des stratégies qui orientent les différentes actions à entreprendre pour la mise en œuvre des objectifs, liés au Système national d’information, notamment celui de réduire les incertitudes et mieux organiser le management stratégique de l’information décisoire, à travers l’organisation dans son cycle circulaire.

Aujourd’hui, c’est une réalité que nos gouvernants ne soient pas familiers avec l’IE. Mais, c’est notre devoir de les sensibiliser avec du concret, des résultats, afin de les convaincre sur l’efficacité de nos actions. C’est ce que nous faisons depuis 1995, malgré les nombreux obstacles sournois ou latents sur nos chemins vers l’IE africaine. On nous compare souvent avec l’Occident, mais savez-vous que beaucoup de pays comme la France ont mis plus de 20 ans pour mettre en place une politique nationale d'IE. Même à ce jour, beaucoup d’entreprises ou de personnes n’adoptent pas l’IE, puisque l’approche est trop théorique et technocratique. Nous avons besoin de faire de la coordination didactique, de la pédagogie et non de constituer un cercle d’initiés.

Honnêtement aujourd’hui, beaucoup de gouvernements africains n’ont pas le choix d’adopter des outils qui donnent des résultats pour résorber le chômage et accentuer la compétitivité, dans un contexte hautement concurrentiel de mondialisation de la production et de globalisation financière. Aujourd’hui, l’IE s’impose à tous. Le Maroc a compris cela il y a plus d’une décennie, avec des initiatives soutenues au plus haut niveau de l’État. Depuis 2004, le soft power marocain est en train de se dérouler, avec le développement rapide depuis 2004 de la région nord du pays, la dynamique au niveau de l’Oriental et la mise en place de beaucoup de structures d’accompagnement de l’IE dans le cadre d’une politique nationale.

Au Sénégal, nous avons organisé les premières sensibilisations et formations à l’IE dès 1996 avec la Poste du Sénégal et ensuite au Gabon avec la Francophonie. Cependant, malgré une grande prise de conscience de la nécessité d’adapter cette technique de management stratégique, il manque un coup de booster. La Chambre de commerce a mis en place un observatoire depuis plusieurs années, le ministère des Finances a sa propre cellule d’IE et le président Macky Sall a décidé, en juin 2015, la mise en place d’un dispositif national d’IE au Sénégal, suite aux propositions du FIED’2015, qui s’est tenu en avril 2015 à Dakar. … Dans toutes ces réalisations, je vois une démarche prudente vers le succès d’une pratique de l’intelligence économique africaine, adaptée aux réalités du développement durable de chaque pays d’Afrique, en fonction de ses réalités culturelles, économiques et sociétales.

Un mot sur ces 1res Assises africaines?


Les 1res Assises africaines annuelles de l’intelligence économique ont eu lieu dès 1999 à Paris, et Sopel International les a organisées depuis cette date, en partenariat avec l’Unesco et la Banque mondiale, à Paris. Cela a concerné plusieurs pays africains reliés par satellite, via le réseau World Bank Institute (WBI), dont Sopel est membre. Nous avons connecté l’Afrique et les Africains sur l’Intelligence économique & développement, afin de susciter les réflexions et permettre une découverte et une appropriation du concept, dans leur propre univers. Sopel International est le concepteur de ce modèle économique (IED), basé sur la notion de l’Intelligence économique pour le développement des pays Afrique, Caraïbes & Pacifique (ACP). Il a fait la liaison entre la maîtrise de l’information stratégique et décisoire et le développement durable des pays du Sud. Sopel a été le premier acteur à lier intelligence économique et développement du continent, à une époque où l’Afrique n’intéressait personne. Nous sommes partis d’un constat simple : le sous-développement est caractéristique de manque notoire d’informations stratégiques. Pour accompagner le développement de l’Afrique, nous devons privilégier la maîtrise totale de l’information stratégique et décisoire. Quand le développement économique social et politique doit être planifié et orienté vers des résultats, nous ne sommes plus dans la théorie et définition, mais sur du concret. Pour réussir l’IED, il faut concevoir un plan stratégique, un plan d’action, suivre le projet-programme axé sur des résultats tangibles.

Pour mieux accompagner les entreprises et États du continent africain dans la maîtrise de l’IED, nous avons mis en place, depuis quelques années, le Centre africain de la Nouvelle économie, CANE Executive, premier centre régional privé de formation en Intelligence économique, gouvernance & leadership, avec des disciplines totalement adaptées aux réalités de nos pays : Intelligence économique & développement (IED), Lutte anti-blanchiment de capitaux & financement du terrorisme (LBC/FT), Suivi évaluation projet programme (SEPP) et Gestion axée sur les résultats (GAR). CANE Executive est aujourd’hui le seul centre régional privé à dispenser des formations de haut niveau, de l’Afrique du Nord à l’Afrique centrale.

La pratique de l’intelligence économique et développement, IED, doit nous apporter des réponses concrètes au problème de développement posé dans nos pays : emploi des jeunes, croissance, compétitivité, etc. C’est pour cela que l’intelligence territoriale (c’est-à-dire l’Intelligence économique appliquée aux régions, départements et autres territoires, NDLR), comme composante de l’Intelligence économique & développement (IED), est très importante dans la mise en œuvre du développement stratégique et territorial de nos pays.

Les pays africains doivent construire leur propre stratégie nationale IED, à travers un accompagnement technique et coordonné de l’Union africaine et des partenaires. Ils ne doivent surtout pas rater cette occasion unique de s’accrocher enfin aux wagons de la nouvelle économie de l’information et de bâtir les emplois de demain et la modernisation de leurs économies plus innovantes et mieux segmentées stratégiquement, en somme arrimer l’Afrique à la société cognitive globale. A défaut, avec plus de 70% de sa population de moins de 25 ans, si aucune action significative n’est faite rapidement, ils pourraient être coupables demain de négligence de l’avenir de ses enfants.

Propos recueillis par Jean-Gilles Oyone
 
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