Interview : La Chine veut doubler ses échanges commerciaux avec l’Afrique Version imprimable
19-05-2014
Le Premier ministre chinois Li Keqiang était en tournée en Afrique du 4 au 11 mai 2014. Pour mieux comprendre les enjeux de cet intérêt croissant que la Chine accorde à l’Afrique, nous avons interrogé Philippe du Fresnay, économiste et spécialiste de la Chine.
La dernière tournée africaine du Premier ministre chinois, Li Keqiang, du 4 au 11 mai 2014 l’a conduit en Éthiopie, au Nigéria, en Angola et au Kenya. Il a alors annoncé que la Chine ambitionne de doubler le montant de ses échanges commerciaux avec l’Afrique d’ici à 2020, pour les porter à 400 milliards de dollars. M. Li a également déclaré que les investissements directs chinois en Afrique vont atteindre 100 milliards de dollars. «Pékin va porter d’ici à 2020 ses échanges commerciaux (avec l’Afrique) à 400 milliards de dollars et les investissements directs en Afrique à 100 milliards de dollars», a-t-il déclaré. Selon les chiffres publiés par la Chambre chinoise du commerce international, le commerce entre la Chine et l’Afrique a atteint 210,2 milliards de dollars en 2013, contre 198,49 milliards de dollars en 2012. Les exportations chinoises vers l’Afrique ont atteint 92,8 milliards de dollars en 2013, en hausse de 8,8%, alors que les importations en provenance de l’Afrique s’établissent à 117,4 milliards de dollars, en augmentation de 3,8%.

«La Chine : un levier clé pour le développement de l’Afrique» 

Les Afriques : Comment analysez-vous les relations entre la Chine et l’Afrique ? Quels sont les nouveautés et les chiffres ? 
Philippe du Fresnay : La Chine est le premier partenaire commercial de l’Afrique depuis 2009 avec plus de 200 milliards de dollars d’échanges commerciaux par an. Cette année, elle lui annonce 12 milliards de dollars de plus d’aides sous la forme de lignes de crédit (10 Mrds) et à travers un fonds d’investissement sino-africain (2 Mrds en plus des 3 précédemment alloués). 
Depuis quelques années, les dirigeants chinois multiplient les visites en Afrique et se rapprochent davantage des pays africains. Quelles sont les motivations de cette présence croissante de la Chine en Afrique ? 
Économiquement, le besoin de s’assurer de nouvelles sources de matières premières et de nouveaux débouchés économiques face à une Europe en ralentissement. Politiquement, le souhait d’assumer son rôle de puissance mondiale face à ce qu’elle considère comme l’«hégémonie américaine». 
Quels sont les principaux bénéfices pour l’Afrique ? 
L’Afrique bénéficie de prêts à des conditions avantageuses et d’investissements en infrastructures. Mais aussi de formations par des experts, de bourses universitaires ou de dons en nature comme des bâtiments ou des équipements. Le troisième Forum du peuple Chine-Afrique a ouvert ses travaux lundi à Khartoum, capitale soudanaise, avec pour thème la réduction de la pauvreté sur le continent. 
Peut-on vraiment parler d’une relation gagnant-gagnant entre la Chine et l’Afrique ? 
Tout accord est bon sur le papier, sinon il ne serait pas signé en premier lieu ! Tout dépend, bien sûr, de la façon dont il est appliqué. Historiquement, le système d’échange «matières premières contre produits finis» entre l’Afrique et les pays développés a montré avec le temps une détérioration des termes de l’échange qui peut se reproduire avec n’importe quel partenaire. C’est aux nations africaines de s’en prémunir, pourquoi pas par un arbitrage entre l’intérêt qu’elle suscite auprès des Occidentaux d’un côté et des Chinois de l’autre. De plus, l’Afrique a un pouvoir politique : chaque pays a une voix dans le conseil des nations qui peut servir les intérêts de la Chine qui, elle, n’en a qu’une seule, même si c’est au Conseil de sécurité. Par exemple, certains pays africains comme le Swaziland ou le Burkina Faso reconnaissent Taiwan et non la Chine. D’autres reconnaissent les deux entités, alors que Pékin souhaite une reconnaissance unilatérale de la République Populaire de Chine. 
Les Chinois sont-ils des «prédateurs» économiques ou des investisseurs responsables en Afrique ? 
Le président Xi JinPing a lancé des réformes importantes dans le domaine du développement durable en Chine et le Premier ministre Li Keqiang a affirmé sa volonté de les appliquer. Un exemple concret, mis en avant par la Chine et qui sort complètement du domaine économique : Pékin vient d’investir 10 millions de dollars dans la protection de la faune africaine afin de démontrer qu’ils ne cautionnent pas le trafic illicite d’animaux. 
Historiquement, les Occidentaux étaient les principaux partenaires des pays africains. La Chine est-elle en train de prendre la place de l’Europe en Afrique ? 
Pékin est déjà le premier investisseur en Afrique devant l’Europe. Historiquement, la Chine s’est toujours prononcée contre le colonialisme, ayant elle-même été occupée par des nations étrangères à certains moments de son histoire. Elle ne veut pas en être accusée et prône le «devoir de non-ingérence». Si la Chine et les pays d’Europe ont en commun d’être des nations à contexte culturel élevé, ils n’ont donc pas les mêmes approches ni les mêmes leviers d’accord. Ils peuvent donc contribuer tous au développement de l’Afrique d’une façon complémentaire par les échanges commerciaux auxquels ils s’y livrent. C’est d’ailleurs ce que le président Xi JinPing a expliqué lors de sa venue en France en Mars en prônant les bienfaits d’un partenariat franco-chinois en Afrique. 
Que doivent exiger les pays africains de leurs partenaires chinois ? 
Ce que leur propose déjà la Chine. D’un côté, de l’expertise et de la formation : la Chine propose des bourses aux étudiants africains, c’est une opportunité à saisir pour le maximum d’entre eux. De même, Pékin envoie des experts former ses partenaires africains dans plusieurs domaines. D’un autre côté, les investissements en infrastructures évoqués par Li Keqiang sont une priorité. Il a notamment parlé de son «rêve» de relier toutes les capitales d’Afrique par des lignes à grande vitesse. La Chine a une puissance de construction à grande échelle et la volonté d’en faire profiter l’Afrique, je pense que cela peut être un levier de développement clé pour ce continent. 

Propos recueillis par Ibrahim Souleymane

Bio-express
Philippe du Fresnay est économiste, spécialiste de la Chine. Il a étudié en France à l’École des Hautes études en sciences sociales (EHESS), au Centre Chine du CNRS, aux États-Unis à Webster University (Saint Louis MO), en Chine à Shanghai University of Finance and Economics (SHUFE) et à Taiwan à National Taiwan Normal University (NTNU). Philippe du Fresnay est également diplômé de l’Insead et du MAI. Il a exercé des fonctions de direction en entreprise en France et en Asie. Il est auteur du livre «100 questions sur la Chine» (Eska).
 
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