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« L’Afrique assure 84% du financement de son développement » Version imprimable
30-10-2011

Dr Ibrahim Mayaki, secrétaire exécutif de l’Agence de planification et de coordination du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (Nepad), rappelle des vérités souvent ignorées. L’Afrique s’aide beaucoup plus qu’elle n’est aidée.

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Dr Ibrahim Mayaki : « C’est en Afrique que la croissance est [la] plus soutenue dans le monde. »

Les Afriques : Le Nepad a dix ans. A son lancement, il y avait une belle unanimité. Tous se réjouissaient du premier plan, effectivement élaboré par des Africains, du plus haut niveau, des chefs d’Etat en l’occurrence. Pourtant, rien ne semble avoir significativement changé dans le financement du développement.

Ibrahim Mayaki : Permettez-moi tout d’abord de réitérer que le Nepad, en tant que programme, fait toujours l’unanimité des Africains et des chefs d’Etat du continent. Seulement, il faut reconnaître que les choses auraient pu avancer plus rapidement. Il est bon de rappeler qu’après la mise en place de cette ambitieuse initiative, un secrétariat, le secrétariat du Nepad, a été érigé pour mettre en œuvre le programme. Et, bien que n’ayant jamais eu un mandat légal, il a pu néanmoins concevoir et définir les cadres structurants de l’essentiel des programmes du Nepad en matière d’agriculture, de sécurité alimentaire, d’intégration régionale d’infrastructure, de TIC, pour ne citer que ceux-là. Le secrétariat du Nepad a ainsi donc déblayé le chemin pour l’opérationnalisation de la nouvelle Agence de planification et de coordination du Nepad, Agence du Nepad, qui a été officiellement mise en place par le 14ème Sommet de l’Union africaine pour remplacer le secrétariat du Nepad en janvier 2010.

« L’Afrique est consciente du fait qu’elle ne peut d’abord que compter sur ses ressources internes pour financer son propre développement. Il n’est aujourd’hui plus question de s’interroger sur l’efficacité de l’aide, mais plutôt sur l’efficacité du développement. »

Dorénavant organe technique de l’UA, l’Agence du Nepad doit se concentrer sur la mise en œuvre des programmes d’intégration continentale, souhaitée par tous les Africains. Nous nous y attelons vigoureusement.

LA : En dix ans, quels projets le Nepad peut-il revendiquer qui sont effectivement les siens, et non des projets « recyclés », c’est-à-dire qui existaient et qui en ont reçu l’estampille a posteriori ?

IM : Comme vous le savez, le Plan d’action de Lagos fixait les bases d’une approche différente de développement pour le continent. Les différents plans qui ont donné corps à l’initiative du Nepad s’en sont aussi inspirés. Au total, ces approches étant toutes continentales, le Nepad se devait de les intégrer. C’est ainsi que le Nepad et l’Union africaine ont élaboré le Plan d’action pour l’Afrique (AAP), qui a été affiné avec l’implication de la Banque africaine de développement (BAD), pour générer le Programme pour le développement des infrastructures en Afrique (PIDA). Les projets retenus par le PIDA sont donc, in fine, le résultat des actions du Nepad.

Le Nepad a des projets visibles sur le terrain en Afrique dans les domaines de l’autonomisation des femmes, des TIC, de l’éducation, de l’agriculture, de la pêche et de la santé, pour citer des secteurs majeurs. Pour l’essentiel, ces projets ont été conjointement financés, soit dans le cadre de partenariats public-privé (PPP), soit par la coopération bilatérale et multilatérale, ainsi que par les contributions des Etats africains. Nous devons communiquer davantage sur ces projets qui ont eu des incidences non négligeables sur l’amélioration du quotidien des Africaines et des Africains qui en ont bénéficié.

LA : La Banque africaine de développement intervient souvent dans les mêmes domaines que le Nepad. N’y a-t-il pas risque de doublon ? Qu’est-ce qui différencie fondamentalement les deux organismes en matière de réalisation des infrastructures par exemple ?

IM : Permettez-moi d’apporter une nuance. Il faudrait plutôt considérer la BAD comme un partenaire stratégique financier du Nepad. Et, de ce fait, elle est directement impliquée dans l’exécution des projets du Nepad. Seulement, il faut avoir à l’esprit que les pays, individuellement pris, sont membres de la BAD, et que, partant, ils font appel à elle pour le financement de leurs différentes infrastructures. Des cadres d’orientation comme le Plan d’action pour l’Afrique (AAP), mû en Programme pour le développement des infrastructures en Afrique (PIDA), avec le soutien des chefs d’Etat, prennent en compte les projets et programmes qui ont une dimension intégrationniste. C’est dans ce cadre que ces projets, qu’il s’agisse de routes, de barrages, de réseaux TIC à haut débit, pour ne citer que ceux-ci, lorsqu’ils ont un caractère d’intégration régionale, voire continentale, deviennent donc des Projets AU/Nepad/BAD. Dès lors, il ne saurait y avoir doublon, si tant est que cette distinction entre les projets prioritaires pays et Nepad est établie.

LA : Qu’est-ce qui explique que l’engagement du G8 en particulier, qui a reçu à plusieurs reprises les présidents initiateurs du Nepad, n’ait pas été suivi de financements supplémentaires ?

IM : Il faut d’emblée signaler que collectivement les pays du G8 sont loin d’avoir atteint leur engagement pris en 2005 à Gleeneagles, consistant à accroître l’aide promise à l’Afrique. Au cours de la décennie passée, le gap entre les promesses faites et la réalité est devenu encore plus béant.

L’Afrique n’aura reçu que la moitié des 40 milliards de dollars promis. Cela étant dit, lors du récent sommet du G8 à Deauville, en France, les partenaires que nous sommes se sont engagés à revoir, chacun de son coté, les engagements mutuels à la base dudit partenariat.

Il est aussi important de souligner avec force que l’essentiel du financement du développement de l’Afrique provient de l’Afrique, et qu’à ce titre, de 129 milliards de dollars pour la période 1997-2002, les ressources domestiques sont passées à 472 milliards de dollars en 2008, représentant ainsi 84% du financement du développement de l’Afrique. L’Afrique est consciente du fait qu’elle ne peut d’abord que compter sur ses ressources internes pour financer son propre développement.

Il n’est aujourd’hui plus question de s’interroger sur l’efficacité de l’aide, mais plutôt sur l’efficacité du développement. Ceci appelle, dès lors, à une prise de conscience qui devrait nous amener, en tant qu’Africains, à considérer et intérioriser que si nous sommes les pourvoyeurs principaux de ressources naturelles, il nous appartient de décider, dorénavant, avec clairvoyance, quelles sont nos priorités stratégiques.

On semble l’ignorer, mais c’est en Afrique que la croissance est de plus en plus soutenue. Selon les toutes dernières prévisions de la Banque africaine de développement (BAD) et de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), le Ghana va doubler la croissance de son produit intérieur brut (PIB) en seulement un an, passant de +5,9% en 2010 à +12% en 2011. Quant à l’Ethiopie, selon le même rapport BAD-OCDE, sa croissance économique devrait s’élever à 10% en 2011. Des avancées notables et significatives qui devraient donner confiance aux jeunes du continent.

LA : L’intégration du Nepad à la Commission de l’Union africaine a été beaucoup demandée. Qu’est-ce qu’elle a apporté effectivement ?

IM : Le Nepad a opéré en Afrique du Sud sans statut légal approuvé. Son secrétariat d’alors devait son existence essentiellement aux contributions des pays fondateurs, et notamment de l’Afrique du Sud. Pour davantage de cohérence et pour éviter les duplications avec les actions entreprises par l’UA, les chefs d’Etat ont demandé à ce que le Nepad soit intégré dans les structures de l’UA. Cette intégration, qui a transformé le secrétariat du Nepad en Agence de planification et de coordination, lui donne un statut d’institution internationale ayant un accord de siège avec le gouvernement sud-africain ; son personnel, de ce fait, devient personnel de l’Union africaine. Voila pour l’aspect administratif.

Au plan organisationnel et stratégique, l’Agence du Nepad a une nouvelle orientation qui fait d’elle l’organe technique en charge de la facilitation de la mise en œuvre des programmes et projets continentaux de développement, avec une obligation de résultats. Au total, l’intégration devrait tendre surtout vers une rationalisation des ressources afin d’accélérer la mise en œuvre tant souhaitée des programmes intégrateurs sur le continent.

LA : Le Nepad est une belle Mercedes, mais n’a pas de chauffeur, a pu dire l’un de ses concepteurs, Abdoulaye Wade. Etes-vous aujourd’hui le chauffeur attendu ?

IM : Comme vous le dites si bien, le président Wade est l’un des concepteurs du Nepad et, à ce titre, certainement, comme l’immense majorité des Africains, il s’attend à une mise en œuvre diligente des programmes et projets définis dans le cadre du Nepad. Suis-je le chauffeur attendu de la Mercedes ? Je crois qu’il appartient à d’autres de le dire…

Par contre, et pour rappel, il y a bientôt deux ans, ma tâche première fut d’intégrer le Nepad dans les structures et processus de l’UA. Dans ce sens, une décision des chefs d’Etat prise en 2010 intégrait le Nepad dans l’UA.

Je pourrais présentement affirmer, sans grand risque de me tromper, que le nouveau Nepad est en pole position et que ses acteurs, nous tous qui y travaillons, sont on ne peut plus conscients de la direction à prendre.

Propos recueillis par Chérif Elvalide Seye

 
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