Accès abonné :              
La Côte d’Ivoire sur la voie de l’exportation de produits en bois Version imprimable
20-11-2012
Au Forum de l’Association technique internationale des bois tropicaux (Atibt), à Ho Chi Minh City, du 23 au 25 octobre, Boubacar Ben Salah, président du Syndicat des producteurs de bois en Côte d’Ivoire et administrateur de Sodefor, revient sur les enjeux de la filière, ...

Les Afriques : Quels sont les défis auxquels la filière forestière ivoirienne est confrontée aujourd’hui ?

Boubacar Ben Salah :
Les réformes en profondeur de la politique forestière sont un des défis majeurs de la Côte d’Ivoire actuellement. Le pays entend se repositionner comme le premier pays d’Afrique de l’ouest exportateur de bois, ce qu’il était dans les années 80. Actuellement, la Côte d’Ivoire n’exporte plus de bois brut : c’est interdit. Donc par rapport à la demande asiatique en matière première, notamment du Vietnam, nous ne sommes pas partie prenante.

LA : Quelles est actuellement la superficie forestière en Côte d’Ivoire ?

S.B.S. :
Il doit rester à peu près 2 millions d’hectares par rapport aux 16 millions à l’Indépendance. Mais aujourd’hui, nous devons faire un inventaire pour mieux connaître notre stock de bois. Certains sont en cours, notamment dans les forêts classées. Mais la Côte d’Ivoire a un tissu industriel forestier très important qui fait de la 2ème et 3ème transformation et qui a besoin d’être approvisionné en matière première. Par conséquent, l’administration forestière envisage non seulement d’importer du bois en grumes, de là où ce peut encore être possible car tous les pays africains l’ont maintenant interdit, mais surtout du bois semi-fini.
On voudrait importer des grumes d’Angola pour les transformer en Côte d’Ivoire et réexporter les produits semi finis ou finis. Cette piste avait déjà été explorée et nous allons la réactiver. Ceci s’inscrit aujourd’hui dans un contexte global de mondialisation qui consiste à s’approvisionner en «bois légal» de façon générale pour simplifier les débats.

LA : A cet égard, où en êtes-vous du processus APV-Flegt avec l’Union européenne ?

S.B.S. :
En raison de la guerre qui a démarré en 2002, la Côte d’Ivoire a accusé du retard dans le processus des APV qui a été lancé en 2003 dans l’UE. Mais au sortir de cette crise, nous sommes allés très vite parce que nous avons toujours voulu aller vers ça. Car il ne faut pas oublier que la Côte d’Ivoire est le premier pays d’Afrique, y compris le Bassin du Congo, à avoir des plans d’aménagement qui ont été conçus par l’Agence française de développement (AfD) il y a longtemps. Donc, nous avions un pas d’avance sur tout le monde. Aujourd’hui, nous avons le socle pour rebondir très rapidement. Les compétences existent, la volonté politique a été affichée et affirmée, donc je n’ai pas trop d’inquiétude.
Notre économie forestière est extravertie, c’est-à-dire que nous sommes complètement dédiés à l’export et, par conséquent, soumis au règlement du bois de l’UE, le RBUE. En ce sens là, des dispositions sont prises et nous avons achevé de travailler sur le Code forestier qui a obtenu l’aval de tous les acteurs. Il reste au texte, enrichi des suggestions des acteurs, d’être soumis à l’Assemblée pour adoption.
Parallèlement, nous sommes en train de mettre en place le Guide de traçabilité. Car nous avons fait une chose que les autres pays n’ont pas faite: on a pressé l’UE de venir nous expliquer ce qu’est l’APV-Flegt. Une fois que nous avons bien compris ce que l’UE attendait des Etats et entreprises qui s’engageaient dans l’APV-Flegt, nous avons mis en place une stratégie. Aujourd’hui, nous sommes en train de faire des tests à blanc sur le terrain, auxquels procèdent aussi des pays comme le Congo, pour voir quelles sont les faiblesses de notre outil de traçabilité.
Cette année, nous avons aussi conduit une campagne de sensibilisation auprès de tous les acteurs. Sept réunions ont été organisées et nous avons terminé avec l’atelier national des 20 et 21 septembre dernier. On a associé les chefs traditionnels, les chefs religieux, les villageois, l’administration, les ONG, les acteurs de la filière bien entendu, bref tous les acteurs susceptibles d’impacter l’exploitation du bois. Cela a permis de porter le message jusqu’au plus petit hameau, notamment via la télévision nationale. A partir de là, nous avons décidé d’ouvrir les négociations avec l’UE. Une lettre sera adressée en ce sens à l’UE courant novembre ou début décembre. Donc la Côte d’Ivoire va rebondir.

LA : Comment vos usines serontelles approvisionnées ?

S.B.S. :
Nous avons en Côte d’Ivoire quasiment toutes les essences mais elles sont de plus en plus rares. En terme de coûts d’exploitation, vu les quantités disponibles, il est difficile d’exploiter certaines essences. En terme de rentabilité, c’est délicat aussi car nous sommes passés de gros diamètre à des diamètres plus petits.
Dernièrement, la Côte d’Ivoire a décidé de lancer une véritable politique de reboisement intensif. Le ministre des eaux et forêts a annoncé des reboisements compensatoires : lorsque vous exploitez des périmètres et en fonction des volumes que vous prélevez, la loi vous oblige de reboiser. Ce reboisement se fait dans des forêts qui ont été exploitées et qui sont, par conséquent, aujourd’hui disponibles. Il n’y a pas de problèmes fonciers et ce reboisement peut se faire avec des essences à croissance rapide, ce qui permettra de récolter d’ici 8 à 10 ans.

LA :Vous développez pour ce faire des partenariats public privé (PPP)?

S.B.S. :
Oui, dans le cadre de PPP, la Sodefor va mettre à la disposition des 4 grandes sociétés qui sont déjà parties prenantes -Rougier, nous Trabex, Olam et Improbois- des forêts plus ou moins dégradées et on va faire du reboisement accru, dans les forêts non dégradées, on va faire de la régénération. Ce sont des engagements pour l’avenir.

LA :Vous allez reboiser avec quelles essences ?

S.B.S. :
Les essences seront définies dans l’Accord-cadre. Sans doute du teck, du menina, de l’acacia, qui sont des essences à croissance rapide mais de très bonne qualité, mais aussi des essences nobles comme l’iroko.

LA : Quelles perspectives le Vietnam vous ouvre-t-il ?

S.B.S. :
La Côte d’Ivoire se trouve dans la situation du Vietnam. Voilà un pays qui a un tissu industriel de transformation important, au Forum de l’Atibt, j’ai entendu parler de 3 900 sociétés, ce qui est énorme, et ils n’ont pas de bois ! Nous en avions 93 et aujourd’hui, du fait de la crise, nous en comptons 78. En d’autres termes, comme au Vietnam, il nous est possible pendant un certain temps, d’importer de la grume et des produits semi finis-d’Angola comme je vous l’ai dit, mais aussi de pays de la Cedeao et de l’Uemoa avec lesquels des négociations sont en cours- et de développer notre tissu industriel. Le Forum de l’ATIB m’a donc rassuré quant à l’avenir de la filière en Côte d’Ivoire. En plus, contrairement au Vietnam, il y a encore de la ressource en Côte d’Ivoire.

LA : Quid des débouchés ?

S.B.S. :
Nous vendons surtout sur l’Europe mais il y a la crise. L’Espagne était un marché important pour nous car il y avait beaucoup de construction. Mais il n’est pas exclu qu’il y ait des ouvertures vers d’autres pays, comme les Etats-Unis mais aussi des pays émergents. On aimerait aller vers de la transformation encore plus poussée, vers la menuiserie, la troisième transformation comme les chaises, etc. L’Egypte en fait, la Tunisie aussi, le Maroc. La société Kamaa fait de l’ébénisterie de très bon niveau.

LA : Comment évaluez-vous la concurrence avec le Ghana qui a déjà une industrie bien établie … ?

S.B.S. :
La Côte d’Ivoire est beaucoup plus industrialisée que le Ghana. Le Ghana a comme particularité sa menuiserie traditionnelle. Car le système éducatif ghanéen a permis de créer des passerelles vers de tels métiers. La Côte d’Ivoire, quant à elle, est beaucoup plus industrielle.

Propos recueillis par Bénédicte Châtel
à Ho Chi Minh City
 
< Précédent   Suivant >