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Mauvaise passe pour la chaîne maghrébine Nessma TV Version imprimable
12-06-2010

Laminée par la concurrence en Tunisie, zappée par les boîtes de mesure d’audience au Maroc, la chaîne privée Nessma TV vient d’être invitée à plier bagage par les autorités algériennes. Brouillage passager du signal ou générique de fin pour la chaîne du Grand Maghreb?

En dénonçant la «fermeture du paysage audiovisuel algérien», lors de la 17e Conférence permanente de l’audiovisuel méditerranéen (COPEAM), tenue du 8 au 11 avril à Paris, Tarek Ben Ammar, actionnaire de Nessma TV, croyait avoir jeté une pierre dans le jardin d’Alger qui refuse depuis 2007 d’accorder un agrément à la première chaîne de télévision à vocation maghrébine. Cette pierre lui est revenue comme un boomerang, un mois après. Le 12 mai, Azzeddine Mihoubi, secrétaire d’État algérien chargé de la Communication, a invité la chaîne privée à plier bagage. « Vous avez quinze jours pour quitter le territoire algérien», a notamment martelé le responsable algérien, accusant Nessma TV d’avoir « outrepassé son champ d’action d’autant qu’elle n’a jamais obtenu l’autorisation d’exercer en Algérie ».

Nessma TV « n’a rien de maghrébin puisqu’elle a été mise sur orbite grâce à l’argent des Italiens », en allusion au groupe Mediaset du magnat italien des médias Silvio Berlusconi.

Cette violente réaction est justifiée, selon la presse algérienne, par les propos peu amènes tenus par Tarek Ben Ammar dans sa tentative de forcer la main à Alger. « En Tunisie, nous avons deux chaînes privées et vous n’en avez aucune. Vous, vous voulez fermer, moi je veux ouvrir », a lancé a le producteur franco-tunisien de renom, mentionnant au passage que la chaîne créée en mars 2007 par les frères Karoui, publicitaires tunisiens à succès maghrébin, est « la première télévision du Maghreb et la plus regardée en Algérie ». Furieux, les responsables de l’audiovisuel algérien présents à Paris, dont Mustapha Bennabi, directeur de l’ENTV, la télévision nationale, sont allés jusqu’à affirmer que Nessma TV « n’a rien de maghrébin puisqu’elle a été mise sur orbite grâce à l’argent des Italiens », en allusion au groupe Mediaset du magnat italien des médias Silvio Berlusconi, qui avait injecté l’an dernier 15 millions de dollars dans la trésorerie de la chaîne.

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Mauvais feuilleton

La suspension qui frappe Nessma TV en Algérie n’est que le dernier épisode d’un mauvais feuilleton qui commencé en novembre 2009 pour la chaîne maghrébine qui s’est donné pour mission de « servir le dessein d’un Grand Maghreb uni et de reconstruire ce que les politiques de la région ont détruit par leurs interminables chicanes ». Tout commence au lendemain des accrochages qui ont suivi le match de qualification pour le Mondial du football 2010 entre l’Algérie et l’Egypte. En plein bras de fer entre les deux pays, Nessma TV s’était attiré les foudres des Algériens en signant un accord de financement de ses émissions par l’opérateur de téléphonie mobile Djezzy, filiale du groupe égyptien Orascom Télécom. En février dernier, la chaîne a refusé de concéder à l’ENTV les droits de retransmission du 19e Championnat d’Afrique des nations de handball. La presse algérienne n’a pas manqué alors de dénoncer une chaîne qui « ramasse l’argent algérien sans considération pour les attentes du public ». Fin avril, l’ENTV a pris sa revanche sur sa nouvelle rivale en obtenant la résiliation d’un contrat de sponsoring signé entre Nessma TV et le Mouloudia d’Alger, l’un des clubs de football les plus en vue en Algérie. La télévision d’Etat algérienne détenait déjà les droits de transmission du championnat national. Une mauvaise nouvelle n'arrivant jamais seule, douze plaintes ont été déposées contre la direction de Nessma TV par l’Office national des droits d’auteur et des droits voisins (ONDA), pour non-respect des droits d’auteur et exploitation de numéros de téléphone d’Algérie Télécom sans autorisation.

Offensive au Maroc

Depuis qu’elle a été invitée à fermer ses bureaux à Alger, Nessma TV fait appel à des agences de production algériennes pour réaliser ses reportages en Algérie. Autre dégât collatéral: les grands opérateurs économiques algériens ne bousculent plus aux portes des locaux algérois des agences de publicité du groupe Karoui& Karoui, qui, elles, opèrent légalement dans le pays, pour signer des contrats avec une chaîne devenue indésirable. La direction de Nessma TV reste toutefois sereine. « La suspension de nos activités en Algérie n’est pas définitive. C’est une question de procédures et de respect des réglementations locales », précise Fethi Houidi, président du Conseil d’administration de la chaîne. Cet homme de sérail tunisien, qui avait notamment occupé les postes de ministre de la Communication, affirme avoir « reçu l’assurance d'obtenir prochainement l'autorisation officielle ». Malgré ces déclarations rassurantes, Nessma TV semble préparer un « plan B». La chaîne, dont l’audience en Tunisie n’a pas dépassé 5% en mai dernier, selon le Bureau d’études Sigma Conseil, a entamé un recentrage sur son marché d’origine. Pour doper ses parts d’audience en Tunisie, elle vient d’annoncer la diffusion prochaine de séries humoristiques locales en plus de plusieurs émissions populaires comme « Qui veut gagner des millions» et « Star-Academy-Maghreb.» En parallèle, la télévision maghrébine vient de lancer une offensive destinée à conquérir le public marocain et à se faire coter par la société de mesure d’audience TV Maroc-Métrie. Des films à succès, des documentaires et des talk show en présence de plusieurs vedettes marocaines ont été au menu d’une semaine consacrée au royaume chérifien du 7 au 12 juin.

Par Walid Kéfi, Tunis

 

 
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