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Monde arabe : du chemin à parcourir Version imprimable
23-02-2011

L’embrasement, après les passages tunisien et égyptien, se propage rapidement dans le monde arabe, en mal de démocratie et de liberté.

La Libye, le Yémen et le Bahreïn, voire la Jordanie et l’Algérie, chauffent, avec des risques d’explosion populaire. Même le Maroc, qui a la renommée de pays « pionnier » dans le monde arabe en matière de liberté et de démocratisation de la vie publique, est touché par la vague de manifestation des jeunes qui veulent plus de réformes politiques et institutionnelles et sonnent l’alarme sur l’ampleur de la corruption de la justice et de l’administration.

Ainsi, la jeunesse, désespérée, se soulève et défie les régimes restés sourds à sa condition, marquée par le chômage galopant, le favoritisme, le despotisme, la corruption et la dépravation générale de la société arabe.

 

La peur passe dans l’autre camp

La peur est passée dans l’autre camp, celui qui, bien installé et depuis longtemps dans sa tour d’ivoire, regarde, avec mépris et dédain, le bas monde et la majorité écrasante de la population et des jeunes qui ont fini par briser le mur du silence et suivre les exemples tunisien et égyptien. Les dictatures arabes, comme toutes les autocraties que le monde a connues, ont bien des points communs. Elles se maintiennent au pouvoir, souvent volé, jusqu’à la mort, défiant les maladies et la gérontologie, et entendent le léguer à leur progéniture.

La chute de Moubarak et de Ben Ali devra inciter ceux que le pouvoir anesthésie et aveugle, au point d’oublier ceux au nom desquels ils prétendent gouverner, à une véritable remise en cause, et à se soucier des conditions de la jeunesse et des petites gens en proie au désespoir, à la pauvreté galopante et aux inégalités sociales qui ne cessent de se creuser.

 

Risques de déceptions

Face à autant d’attentes légitimes de la part des laissés pour compte, jusqu’où peut aller la défiance de ces pouvoirs ?

Ne soyons pas pessimistes et émettons au moins l’espoir de voir les transitions se dérouler dans la quiétude et la sérénité. Car la révolte des « enragés » peut malheureusement produire d’énormes déceptions, à partir du moment où il manque une classe politique crédible et habile – fait avéré dans des sociétés où les élites et les partis politiques ont été, soit muselés, soient soudoyés – et où l’absence d’alternative collective basée sur un projet de société politique et socioéconomique, évolutif et viable, est patente.

L’histoire a démontré que, comme pour toute révolution qui mérite ce nom, bien des illusions s’évaporent avec le temps. Cela s’est vérifié, depuis la Commune de Paris jusqu’à la révolution contre le shah d’Iran, en passant par la Révolution bolchevique, celles des Œillets au Portugal, dans les colonies africaines, etc.

D’ailleurs, les changements à travers le monde et les alternances qui ont suivi ont également démontré la facilité d’être dans l’opposition et la revendication. Bien des grands partis de gauche, dans des pays où la démocratie n’est pas récente, en ont fait les frais. Une fois arrivés au pouvoir, ils furent contraints à la cohabitation avec certains intérêts et certaines options économiques qu’ils combattaient du temps où ils étaient dans l’opposition.

C’est connu, les tenants du pouvoir ne font pas de cadeaux et « négocient », directement ou secrètement, les éventuelles concessions, en usant de toutes sortes de duperies et de pressions. Ils tablent sur le facteur temps et misent sur la démobilisation des masses mécontentes, pour sauvegarder, autrement, leurs privilèges. Dans le monde arabe, comme dans le monde africain, n’oublions pas que les pouvoirs en place, militaires ou « civils », ont la main basse sur le monde de l’économie et des affaires, et n’abandonnerent pas sans « se battre » leurs privilèges et les fortunes amassées, au nom de certaines « contraintes ».

 

Tant de déficits et d’attentes

Et s’il est vrai que le déficit démocratique, politique et institutionnel peut être comblé à coups de lois et de règles – le savoir-faire ne manquant pas –, il faut souligner qu’il y aura toujours des énergumènes politiques qui voudront contourner les lois et détourner les objectifs des révoltés.

C’est pourquoi le changement restera fondamentalement tributaire de l’apprentissage de la démocratie qui, comme la liberté, ferme parfois plus de portes qu’elle n’en ouvre…

Cependant, s’agissant de la satisfaction des revendications sociales, jugées « légitimes » par les pouvoirs des transitions politiques, il ne faut pas trop se faire d’illusions sur l’amélioration, substantielle et générale, des conditions de vie. C’est un autre défi que seules une vigilance permanente et une mobilisation continue peuvent imposer. Mais cela suppose que les concernés mènent une révolution permanente, avec tous les risques de dérapage et d’asphyxie économique. Alors ? La jeunesse arabe vient de prendre un tournant, un virage. Attendons donc de découvrir où mène ce chemin…

 

Khalid Berrada

 
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