Nelson Mandela, l’héritage dilapidé Version imprimable
22-04-2010

Vingt ans après sa libération, Nelson Mandela assiste, depuis sa retraite, aux querelles intestines et à la scission de l’ANC, alors que chez les jeunes leaders, héritiers des héros de l’apartheid, grondent de vieux hymnes.

Nous voilà 
bien loin de l’héritage de Mandela, qui a tant lutté contre la 
domination d’une race sur une autre.

Nous voilà bien loin de l’héritage de Mandela, qui a tant lutté contre la domination d’une race sur une autre.

Vingt ans après la libération de Nelson Mandela, « le plus grand homme encore vivant sur terre », selon le président de l’Organisation internationale de la francophonie, Abdou Diouf, un jeune faucon sème le trouble dans la nation arc en ciel. Un « gamin » qui, en cette année de commémoration, a entrepris le projet populiste de faire revivre la chanson guerrière de l’African National Congress (ANC), appelant à tuer le « Boer ».

Après seize ans de démocratie, l’Afrique du Sud est championne du monde de l’inégalité : la population noire, qui représente 80% de la population, contrôle à peine 5% des richesses.

Leader de la ligue des jeunes de l’ANC, Julius Malema ne s’est pas fait rappeler à l’ordre. Bien au contraire. L’homme fort du moment, le président Jacob Zuma, ne trouve rien à redire dans le bellicisme d’un jeune faucon, tout acquis à sa cause. Ne l’a-t-il pas d’ailleurs félicité en maintes occasions, lui prédisant un destin de leader ? Né en 1981, Julius Malema, mauvais élève au lycée, mais grand orateur devant l’éternel, élevé dans une famille monoparentale, vivant grâce aux maigres subsides tirés de petits boulots, fait partie de cette jeune génération qui n’a pas entendu le pardon vibrant de Mandela depuis le balcon de la mairie de Cape Town, quelques heures après sa libération, en février 1990 : « J’ai combattu contre la domination de l’homme blanc, j’ai combattu contre la domination de l’homme noir. » Ce dépassement de soi, de celui qui est resté homme après 27 ans de prison, n’est pas partagé par la multitude au sein de l’ANC.

 

Résultat ruineux

Bien qu’encore premier parti politique, avec 65% des sièges au Parlement, cette formation a quand même perdu la majorité des deux tiers qui lui permettait de régner sans partage. Miné par la guerre des chefs, le vieux parti de libération nationale s’est fissuré dans l’âpre lutte entre le clan de Thabo Mbeki et celui de Jacob Zuma. Une guerre fratricide, où Julius Malema, élu à la tête de la jeunesse de l’ANC dans des conditions troubles, en avril 2008, avait dit qu’il était « prêt à tuer » pour Jacob Zuma. Les failles de l’ANC ont été creusées en premier par Thabo Mbeki, lequel avait, en juin 2005, démis de ses fonctions de vice-président Jacob Zuma pour cause de « corruption », pensant ainsi s’être débarrassé d’un rival encombrant. Mal lui en pris. Jacob Zuma fut élu triomphalement à la tête de l’ANC en 2007. Isolé et accusé de n’avoir rien fait pour inverser le cycle de la pauvreté (43% de la population sud-africaine vit avec moins de 2 dollars par jour) ou pour freiner la pandémie du sida, Thabo Mbeki a été poussé à la démission, accusé d’avoir utilisé la justice pour écarter son rival. Si le procédé reste une implacable leçon de démocratie à l’endroit des pays occidentaux et africains, le résultat est ruineux pour le parti de Mandela.

 

Concours de populisme

Poussés dans leurs derniers retranchements, les pro-Mbeki se retirent de l’ANC et fondent un nouveau parti : le Congrès du peuple (COPE), dirigé par Mosiuoa Lekota, ancien ministre de la Défense de Mbeki. Depuis cette scission, les débats au Parlement sud-africain sont dominés par la guerre pour le pouvoir. Le pragmatisme des premières années post-apartheid, où furent votées des lois salvatrices comme le BEE (Black Economic Empowerement), la redistribution des terres, la résorption des bidonvilles, l’accès aux soins, ont cédé le pas au populisme et à la politique politicienne. Le COPE, qui reste muet sur les réformes attendues par les millions de Sud-Africains noirs des townships, comme par les millions de jeunes blancs potentiels candidats à l’immigration, veut rivaliser avec le président Zuma sur le terrain du populisme, son domaine de prédilection. Ainsi, les pro-Mbekki ont déposé, mi-mars, une motion de censure, automatiquement rejetée, contre la conduite de Jacob Zuma, qui vient d’avoir un enfant hors mariage et qui entretient un harem haut en couleurs et dévoreur de deniers publics. Des accusations qui ont, paradoxalement, renforcé le président Zuma, qui joue à fond la carte de la proximité avec le petit peuple, en multipliant les apparitions publiques en tenue traditionnelle. Les accusations de viol, fraude et blanchiment d’argent n’entament en rien cette idylle. Pourtant, le bilan du nouveau président sud-africain pêche par son absence de pragmatisme. « Le grand programme de justice sociale lancé par Nelson Mandela, et inscrit dans la Constitution, qui déclare que chaque citoyen sud-africain a droit à un logement décent, est aujourd’hui à l’abandon », témoigne un observateur de la vie politique locale. La plupart des 2 millions de mal-logés, avec un revenu de 300 euros, qui ont bénéficié d’un toit grâce au programme Reconstruction and Development Program, sont aujourd’hui au chômage. Dans les bidonvilles, 2 millions de Sud-Africains mal logés doivent faire face à l’arrivée continue des flux migratoires africains (entre 3 et 5 millions d’illégaux). Cette main-d’œuvre étrangère, mieux formée et plus docile, est particulièrement recherchée par les grosses entreprises minières sud-africaines et les exploitants agricoles. Ce sont là les germes des émeutes de 2008 dans le township d’Alexandra, à Johannesburg. Si le pays reste, de loin, la première économie africaine avec 30% du PIB du continent, il n’en reste pas moins confronté aux mêmes défis que ceux des pays voisins : plus de 40% de la population est au chômage.

 

La finance peut-elle sauver l’héritage ?

Pour relever ce défi social, l’Afrique du Sud devrait se réconcilier avec un secteur financier hautement performant, mais très inquiet depuis l’arrivée de Jacob Zuma au pouvoir et le départ de l’emblématique ministre des Finances, Trevor Manuel. A défaut de l’embrigader dans les programmes de discrimination positive, en 2003, l’Etat avait proposé au secteur privé le « deal BEE », qui s’avère plus pragmatique que moral. « C’est une stratégie de croissance destinée à lutter contre les inégalités », répétaient inlassablement les officiels du pays dans les conférences internationales.

L’idée était d’ouvrir le capital des grosses forteresses de l’économie sud-africaine aux actionnaires noirs à hauteur de 16% contre des incitations fiscales attrayantes. Le succès, réel, rencontré par ce programme a été amoindri par la crise financière (les cessions de ce type sont devenues rares) et par les discours populistes au sommet. Il en est de même de l’engagement des banques dans les programmes de maisons sociales, dans le cadre de la « Charte financière ». Les institutions qui devaient financier, à hauteur de 42 milliards de rands, des ménages gagnant moins de 700 euros ont ralenti leurs investissementsm alors que les grosses fortunes multiplient les placements à l’étranger.

 

Championne du monde de l’inégalité 

Après seize ans de démocratie, l’Afrique du Sud est championne du monde de l’inégalité : la population noire, qui représente 80% de la population, contrôle à peine 5% des richesses. Seule une infime partie (3%) des terres arables détenues par les fermiers blancs (87%) ont été transférées aux Noirs, depuis 1994. Nous voilà bien loin de l’héritage de Mandela, qui a tant lutté contre la domination d’une race sur une autre. Puisse le succès attendu de l’organisation de la Coupe du monde de football 2010 servir à ressouder les différentes races d’une nation arc en ciel encore bien fragile. 

Adama Wade

L’assassinat d’Eugène Terreblanche, l’anti-symbole

Retrouvé mort dans son lit, en fin d’après-midi du samedi 3 avril, Eugène Terreblanche, 69 ans, incarnait ce radicalisme blanc qui revendique toujours la supériorité des Afrikaners sur les Noirs, les Indiens et les Métis, 16 ans après la fin de l’apartheid. L’assassinat de cette figure de l’extrême droite, pour un salaire non versé à des employés âgés de 15 et 21 ans, aussi éloigné soit-il de la politique, risque de bouleverser l’agenda du pays. Le président Zuma a appelé au calme. Les partisans de l’ancien policier, fondateur du Mouvement de résistance afrikaner (AWB), promettent la vengeance. Connu pour son insigne à trois branches rappelant la croix gammée nazie, le mouvement AWB arrivait encore à réunir des milliers de personnes au début des années 90. Après la condamnation d’Eugène Terreblanche, en 2001, pour tentative de meurtre sur un vigile noir, qui restera avec des lésions cérébrales irréversibles, le mouvement tombera en léthargie.

 
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