Onze ans après, l’alternance sénégalaise à l’heure du bilan Version imprimable
10-01-2012

En onze ans, le PIB moyen du Sénégal n’a crû que d’un peu plus de 4% par an, contre un objectif de 7 à 8%. Ce qui, estime l’économiste Moubarack Lô, n’a pas permis de réduire fortement la pauvreté qui touche encore environ un Sénégalais sur deux. Interview.

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Moubarack Lô : « Le Président Wade a beaucoup d’idées. Nul le conteste. Mais il est difficile de trouver une cohérence dans sa politique économique, qui souffre donc clairement d’un manque de vision. »

Les Afriques : Quelle est votre analyse de la situation économique du Sénégal, onze ans après l’alternance ?

Moubarack Lô : Les résultats sont mitigés. Dans le domaine de la gestion économique et financière, les deux premières années de l’alternance ont vu le Sénégal recevoir très peu de financements de la part de ses bailleurs, plusieurs projets ayant été bloqués pour raison de divergence sur les options stratégiques et de dérapage dans la mise en œuvre des programmes. Le doublement du déficit budgétaire en 2001, atteignant 3,9% du PIB, après plusieurs années d’efforts pour converger vers l’équilibre, est une parfaite illustration de ces difficultés. Les aléas climatiques sont venus compliquer davantage la situation, contribuant à réduire la croissance économique à un niveau anormalement bas de 1,1% en 2002.

« Au-delà de la stricte discipline financière, la grande bataille demeure l’accélération de la croissance, par une forte relance des investissements directs permise par un environnement des affaires de classe internationale, la réduction drastique de la pauvreté et l’amélioration de la qualité de vie des citoyens. »

Cette phase délicate a été refermée en décembre 2002, avec l’adoption, par les conseils d’administration des institutions de Bretton Woods, du Document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP). Cet événement marqua un tournant, ouvrant une ère nouvelle dans les relations entre le pouvoir issu de l’alternance et ses partenaires au développement.

Le FMI octroya au Sénégal, au mois d’avril 2003, une facilité de croissance et de réduction de la pauvreté, tandis que la Banque mondiale organisa, au mois de juin, la troisième réunion du Groupe consultatif à Paris. La pluviométrie favorable vint s’ajouter au lot des bonnes nouvelles, permettant d’obtenir un taux de croissance du PIB de 6,5% pour l’année 2003.

En acceptant d’offrir au Sénégal, sur la période 2003-2005, un financement sous forme de dons et de prêts d’un montant de 1,4 milliard de dollars, nos partenaires au développement, réunis lors du Groupe consultatif, ont voulu consolider le pacte qui les lie à notre pays et lui donner en même temps les moyens d’atteindre, à l’horizon 2015, les Objectifs de développement du millénaire. La quasi-totalité des requêtes présentées à cette occasion par le Sénégal ont été satisfaites ; le financement additionnel souhaité pour la mise en œuvre de la Stratégie de réduction de la pauvreté a ainsi été trouvé.

En outre, la première revue du programme, signée en avril 2003 avec le FMI, a délivré un satisfecit au Sénégal, permettant d’atteindre le point d’achèvement de la stratégie de réduction de la dette en avril 2004.

L’année 2004 a été, sans conteste pour le gouvernement du Sénégal, celle de la confirmation du cycle de retour à l’orthodoxie, entamé en 2003. Jamais, depuis l’alternance politique de mars 2000, les finances publiques n’ont été aussi fastes, permettant de réduire le déficit budgétaire au strict minimum, dans un contexte de faible inflation et de croissance économique proche de 6%, et d’augmenter la part des investissements financés sur ressources internes, qui dépasse désormais la moitié du total. Ceci constitue un acquis historique.

Même si ce résultat découle, dans une certaine mesure, de la réforme de la TVA, introduite à la fin des années 1990 dans l’Uemoa, et de la flambée des importations favorisée par la libéralisation des échanges, il n’en mérite pas moins d’être salué, eu égard aux difficultés vécues en 2001 et 2002 et qui ont, à l’époque, compromis les relations du Sénégal avec ses partenaires au développement.

Le gouvernement a ainsi rattrapé, à partir de 2004, le retard pris et réussi à égaler le niveau de performances atteint par le pays au moment de la passation du témoin entre l’ancien et le nouveau régime en 2000. Les faits et les agrégats économiques et financiers lui donnent raison, tout comme la confiance que semble lui accorder, de nouveau, les bailleurs de fonds. En témoignent les annulations successives de dette, dans le cadre de l’initiative PPTE, ainsi que l’admission du pays parmi les bénéficiaires potentiels du programme Millenium Challenge Account (MCA) des Etats-Unis d’Amérique, ou les évaluations relativement favorables du FMI. Les difficultés rencontrées en 2008 et 2009, sous l’effet de la crise alimentaire puis financière mondiale, n’ont pas fondamentalement altéré cette volonté de rééquilibrage des finances publiques.

Malgré tout, il faut relever le cadre insuffisamment transparent dans lequel s’exécutent les dépenses publiques et les marchés publics ; ce qui se traduit notamment par un recul du Sénégal dans le classement de Transparency International concernant la corruption dans le monde.

Du point de vue de la croissance économique, les performances ont été modestes et très en-deçà des objectifs fixés au départ. Ainsi, en onze ans, le PIB moyen n’a crû que d’un peu plus de 4% par an, contre un objectif de 7 à 8%. Ce qui n’a pas permis de réduire fortement la pauvreté qui touche encore environ un Sénégalais sur deux.

Un acquis de l’alternance, c’est l’ouverture beaucoup plus grande en direction du secteur privé et le lancement de grands travaux structurants. Le symbole le plus éloquent de cette nouvelle dynamique, c’est la décision de lancer plusieurs chantiers d’infrastructures (autoroute à péage, nouvel aéroport, etc.). Concernant le secteur privé, même si les résultats n’ont pas encore entièrement répondu aux attentes, en termes de mise en œuvre diligente des projets envisagés, la volonté de promouvoir le privé a eu le mérite d’exister.

Au niveau des comptes extérieurs, la balance courante n’a cessé de se dégrader, sous l’effet d’une balance commerciale toujours déficitaire, du fait d’une faible évolution des exportations, peu diversifiées du reste, et du maintien du dynamisme des importations.

 

LA : Les choix politiques en matière économique ont-ils souffert d’un défaut de vision?

ML : Le Président Wade a beaucoup d’idées. Nul le conteste. Mais il est difficile de trouver une cohérence dans sa politique économique, qui souffre donc clairement d’un manque de vision. En fait, l’équipe de Wade traîne un pêché originel, dans le sens où elle n’a pas su définir dès le départ une vision articulée, avec une stratégie et un programme d’actions clair et cohérent. Se limiter à fixer une ambition pour le Sénégal sans décrire, de manière nette et précise, comment y arriver, ne saurait constituer une vision. C’est ce qu’on appelle plutôt un rêve. De même, une liste d’actions ne représente pas ce que les puristes nomment une vision. Car des actions non inscrites dans un cadre stratégique ne peuvent être durables, puisqu’elle peuvent se réaliser dans la cacophonie.

 

LA : Quelles sont aujourd’hui les grandes priorités en matière de réforme pour réussir à faire enfin du Sénégal un pays émergent?

ML : Au-delà de la stricte discipline financière, la grande bataille demeure l’accélération de la croissance, par une forte relance des investissements directs, permise par un environnement des affaires de classe internationale, la réduction drastique de la pauvreté et l’amélioration de la qualité de vie des citoyens. Et à cet effet, le Sénégal n’en est qu’aux balbutiements dans la recherche et dans la mise en œuvre d’une stratégie économique digne de ce nom et apte à nous propulser dans le rang des pays émergents.

La définition de la Stratégie de croissance accélérée est un pas dans la bonne direction, mais le plus important est d’en réussir la mise en œuvre. Le futur gouvernement, issu de l’élection présidentielle de février-mars 2012, devra donc poursuivre, avec détermination, plusieurs chantiers de réforme en veillant à expliquer, avec clarté, leurs fondements aux populations.

Propos recueillis par Mohamed Lamine Ndiaye

 
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