Sénégal : Hôpital régional de Ziguinchor, un grand corps malade Version imprimable
05-10-2017

Les hôpitaux sont considérés comme le dernier recours des malades. Au Sénégal, l’hôpital régional de Ziguinchor, la plus grande agglomération de la verte Casamance, manque de tout. Autant les malades que le personnel responsable ne cessent de signifier leur ras-le-bol…

Image prise à l'intérieure de l'Hôpital

Dimanche 10 septembre 2017. Il est midi passé lorsque je reçois un coup de fil désespéré d’un cousin du Sénégal : «Le vieux [c’est-à-dire son père, celui qui m’a élevé en partie] est très mal en point», m’annonce-t-il avec des trémolos dans la voix.

Je savais le «vieux» un peu fatigué depuis quelque temps, mais j’avais mis ça sur le compte de l’âge : il a 73 ans… «Les traitements prescrits à l’hôpital régional de Kolda et les décoctions recommandées par des tradipraticiens n’ont pas été salutaires. Son état empire jour après jour. Maintenant, nous nous remettons à Dieu» m’explique-t-il.

Mon cousin n’étant pas du genre à s’alarmer pour un rien, je prends tout de suite la mesure de la situation et décide sur-le-champ de trouver deux billets d’avion, l’un pour Dakar, et l’autre, dans la foulée, pour Ziguinchor où le «vieux» devait être évacué. Il n’y avait pas de temps à perdre.

Lundi 11 septembre, 9h15. Me voilà donc sur le tarmac de l’aérodrome de Ziguinchor. Je passe un coup de fil à mon cousin pour savoir où ils en étaient. «Nous sommes en route depuis 8h, nous espérons pouvoir arriver avant midi, in cha Allah. Tu peux aller nous attendre devant l’hôpital régional…» me répond-il. Une réponse qui m’a laissé un moment songeur : parcourir environ 60 km en plus de 3h! Avant de me rappeler l’état cahoteux de nos routes, sans oublier d’éventuelles péripéties de voyage…

Il est un peu plus de 11 heures lorsque, assis dans un café de fortune à deux pas de l’hôpital régional, je reçois un nouvel appel de mon cousin m’informant qu’ils venaient d’arriver. Je m’empresse alors de les rejoindre. A l’entrée de l’hôpital, je manque de tomber après avoir glissé sur un étron de chien! Signe d’un mauvais présage? Je ne suis point superstitieux, mais suite à cet incident, pour le moins insolite, je me suis dit en mon for intérieur que c’était peut-être mal parti… Et, effectivement, ce que je découvre, une fois à l’intérieur, est effarant : accueil inexistant, malades livrés à eux-mêmes – la plupart sont couchés à même le sol dans la cour de l’hôpital!

Face à ce spectacle insoutenable, mon premier réflexe était de sortir acheter quelques nattes. Un commerce de nattes, de petits matelas artisanaux et autres coussins est d’ailleurs installé à quelques mètres de l’entrée principale de l’hôpital. Son propriétaire a trouvé le bon filon…

Prendre son mal en patience
Nous installons donc «notre» patient sous un manguier pour entamer les procédures, mais encore fallait-il trouver un interlocuteur! Après plusieurs heures d’attente et de va-et-vient éreintants, une préposée au service «Urgences» a enfin daigné nous accorder quelques secondes. «Le nom et le prénom du patient?», demande-t-elle d’un ton sec, dépourvu de civilité.
Nous lui fournissons les informations demandées. Quelques minutes plus tard, elle nous tend un papier où figure la date à laquelle le «vieux» pourrait être reçu par un médecin : le 28 novembre, soit dans plus de deux mois!

Donner un rendez-vous si éloigné à un patient manifestement très souffrant et affaibli, une personne du troisième âge de surcroît, sans l’avoir examiné au préalable… quelle forfaiture!

Ayant senti sourdre en moi une colère volcanique, elle s’empresse de bredouiller une excuse : «Cela ne dépend vraiment pas de moi… Si vous jugez que ça ne peut pas attendre, vous pouvez vous rendre à telle clinique à telle heure. Là-bas, il sera pris en charge sans attendre…»

Je n’en pouvais plus, j’en avais gros sur le cœur. Je quitte alors ce service dit d’«urgences» sans dire un mot. Une dame ayant observé la scène me hèle, je m’arrête pour l’écouter.

«Tous les médecins exerçant ici travaillent aussi avec des établissements privés. Alors on fait tout pour faire poireauter les patients de façon à les décourager et à les pousser vers ces cliniques privées… C’est devenu du business et c’est malheureux!»
Et que fait-on ici du «Plan Sésame», ce projet lancé par l’État en faveur des séniors sénégalais? m’enquiers-je par ailleurs. «Ça marche ailleurs, à Dakar notamment ; sauf ici, à l’hôpital régional de Ziguinchor…», me répond-elle.

Une ambulance, toute sirène hurlante, vient de se garer. Il transporte des blessés d’un accident survenu entre Ziguinchor et Bignona. Elle est suivie quelques minutes plus tard par les proches des victimes. Installés dans la cour, ils attendent des nouvelles de leurs patients, dans une atmosphère emplie d’anxiété.

Un cloaque immonde
En attendant pour notre part de décider d’une nouvelle démarche à entreprendre à propos du «vieux», je me résous à faire le tour des services. Pendant que je marche le long d’un couloir moyennement éclairé et aux murs décrépis, des cris stridents me parviennent de l’extérieur. Deux patients parmi les accidentés qui venaient d’être admis aux «Urgences» sont décédés, m’informe-t-on. Qu’Allah ait pitié d’eux, murmuré-je.

Je poursuis donc ma visite et découvre un autre aspect tout aussi insoutenable. En plus des nombreux malades couchés à même le sol en attendant une hypothétique prise en charge, c’est l’insalubrité criante des lieux qui interpelle : murs crasseux, plafonds moisis, de l’eau qui suinte à travers certains endroits… Bref, c’est un véritable espace de déshumanisation que je découvre.

C’en est trop, je dois sortir de là. Car on peut entrer ici bien portant et en ressortir avec je ne sais quelle pathologie.
En quittant cet endroit où tout est lugubre, je croise une infirmière. Comment faites-vous pour travailler dans de telles conditions? Comme réponse, elle me fixe du regard, pousse un long soupir et disparait sans dire un mot. Parfois, les gestes sont plus éloquents que les discours…

Le cœur en lambeaux, me revoilà, pensif, dans la cour de l’hôpital. J’essaie un temps de me remémorer un lamento que ma grand-mère avait l’habitude de fredonner en langue mandingue, lorsqu’elle était triste. Je n’y arrive pas. C’est à ce moment précis qu’une dame, une vieille connaissance qui m’a reconnu, m’aborde. Après quelques salamalecs, elle pointe son index vers une des salles des «Urgences» et me dit tout de go : «C’est ici qu’est décédée ta mère [cela s’est passé en mon absence il y a plus de 10 ans, alors que j’étais encore étudiant à Rabat]…»

Sans le vouloir, elle venait de me porter le coup de grâce ; je ne pouvais m’empêcher de lâcher la bonde à mes larmes, surtout après ce que je venais de voir comme insalubrité et incurie en ces lieux.

Après concertation, nous décidons d’évacuer le «vieux» vers Dakar par voie aérienne, nous n’avions pas d’autre choix.

Dans les alentours de l’hôpital, de jeunes désœuvrés font des va-et-vient dans l’espoir qu’un malade ou un accompagnant vienne leur demander des services – comme, par exemple, les envoyer acheter des médicaments dans une des pharmacies du coin – moyennant quelques pièces de monnaie.

Telle une ultime provocation
Non loin de là, trois cars habillés aux couleurs d’un parti politique et remplis de femmes tirées à quatre épingles, paradent. «Elles sont invitées chez un responsable politique pour fêter la victoire de leur parti aux dernières législatives», m’explique-t-on.

Les occupantes chantaient à tue-tête les louanges du chef de leur parti et scandaient : «Sénégal émergent!, Sénégal émergent!... » Des slogans qui sonnent comme une provocation et une indignité, compte tenu de tout ce que je venais de voir. Comment parler d’«émergence» quand les services publics sont aux abois? Comment parler d’émergence quand la santé des citoyens est sacrifiée sur l’autel de la cupidité et de l’incurie? Comment parler d’émergence lorsque nos rues grouillent de jeunes désœuvrés et sans perspective?

Bassirou Bâ, journaliste
 
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