Textile : « Le plus grand atout de l’Afrique, c’est son coton » Version imprimable
02-01-2008

Dans Les Afriques No 8 nous avions évoqué la crise du textile en Afrique de l’Ouest. Nicolas Konda, project officer chez Ymatec (Belgique) nous livre son point de vue. Intéressant !

Textile : « Le plus grand atout de l’Afrique, c’est son coton »Selon vous, quelle est la raison essentielle de ces difficultés ?
Le premier problème, c’est la faiblesse de la consommation locale. L’industrie africaine ne peut pas compter sur cette base initiale. Ensuite, l’outil de production est obsolète. Allez chez Mwanza Ltd en Tanzanie, des centaines de métiers à tisser produisent du tissu à 150 coups la minute. Les standards, aujourd’hui, c’est entre 800 et 1200 coups la minute. En comparaison, au Pakistan, au Brésil, en Inde, en Chine ou en Turquie, une usine avec le même nombre de machines, mais modernes, produit, dans le même temps, 10 fois plus de surface de tissus qu’en Afrique. Il faut un ouvrier pour contrôler 10 à 12 machines alors qu’en Afrique le ratio est de 1 ouvrier pour 2 ou 3 machines, à cause des arrêts fréquents.
D’autre part, le modèle économique de la grosse entreprise, souvent étatique, maintenue en vie par les subventions, est dépassé. Les entreprises textiles avec des milliers d’ouvriers ne s’adaptent pas facilement.
Et puis les organisations patronales ne sont pas assez fortes. L’Île Maurice est active auprès des membres du congrès américain. Le ministre de l’Industrie du Maroc est allé lui-même démarcher M. Ortega, le propriétaire de Zara, pour augmenter les contrats de confection de son pays.
Il y a aussi les problèmes d’infrastructures comme les coupures d’électricité, les transports insuffisants... Ajoutez à cela l’appréciation du franc CFA, lié à l’euro, qui pénalise les exportations…

Sur quels atouts l’Afrique peut-elle s’appuyer ?
Le plus grand atout en Afrique, c’est son coton, une matière première en quantité et en qualité. Le coton africain est l’un des meilleurs au monde. Les fibres sont fines, elles mûrissent bien et, surtout, elles supportent les traitements chimiques mieux que tous les autres cotons au monde. La chemise blanche en coton, un classique du textile, fabriquée avec du coton africain, subit moins de prétraitements chimiques avant blanchiment que toute autre chemise au monde. Cette chemise est de meilleure qualité, moins chère et plus écologique que les autres, dont la matière première a poussé en Chine, au Brésil, en Inde, en Amérique ou en Ouzbékistan.
Il faut seulement les machines pour les transformer... Vous imaginez ? Moins de 5% du coton cultivé en Afrique est transformé sur place !!
Un autre atout est sa proximité avec l’Europe. Proximité géographique (on gagne 5 à 15 jours de bateau en important de l’Afrique plutôt que de l’Asie), concordance des fuseaux horaires, compatibilité linguistique…

Fabriquée avec du coton africain, une chemise est de meilleure qualité, moins chère et plus écologique que les autres.

Quelles solutions préconisez-vous pour revitaliser ce secteur ?
Il faut se renforcer sur les produits que nous savons faire. Le textile à thème est l’un d’eux. Cette filière maintient encore quelques ensembles industriels en vie. Au Cameroun, dans certaines tribus, des familles font imprimer quelques centaines d’exemplaires de pagnes pour les cérémonies familiales, religieuses, patriotiques... Ces commandes font vivre la CICAM et une partie des ateliers de confection. C’est une activité difficilement délocalisable, car réaliser le motif et les coupes demande une forte interactivité entre l’usine ou l’atelier et le client final.
Il faut créer des zones franches avec des conditions d’accès plus faciles, des infrastructures correctes et des conditions fiscales attractives.
Mais il faut également faciliter l’émergence de toutes petites unités. Au Pakistan, premier pays tisserand du monde, vous ne payez aucune taxe si vous possédez jusqu’à 4 métiers à tisser. Alors presque toutes les familles font du tissage.

Reste à financer la mise à niveau de l’outil…
Le meilleur investissement reste l’unité de confection. Il y a des possibilités du côté des machines d’occasions ou des machines réalisées en Asie. Elles ne sont pas de la même qualité mais ont des prix beaucoup plus abordables. Avec 35 000 euros, on a déjà une bonne unité complète de confection. Ce n’est pas qu’un problème de moyens.

Par exemple, vous ne développerez jamais la fabrication de chaussures en Côte d’Ivoire tant que les élites ne jureront que par les chaussures italiennes...

Il faut changer de mentalité ?
Oui, il faut penser marketing : assister aux salons, investir dans la force de vente et dans la communication. Il faut aussi que les personnes en vue, comme les artistes, les sportifs ou les politiques, réalisent qu’ils ont une influence considérable sur le comportement des consommateurs. Par exemple, vous ne développerez jamais la fabrication de chaussures en Côte d’Ivoiret tant que les élites ne jureront que par les chaussures italiennes...
Les gouvernements africains doivent réaliser que le textile est un secteur qui utilise énormément de main d’œuvre et qui résorbe le chômage de masse. C’est en général la première industrie sur le chemin de l’industrialisation. L’Allemagne, la Suisse, les USA, le Japon sont passés par là. Aujourd’hui l’Inde, la Chine, le Pakistan font le même chemin…

La création africaine peut-elle devenir un moteur pour l’industrie textile du continent ?
Il faut se féliciter quand les créateurs africains font des modèles de vêtements que beaucoup peuvent porter. Mais derrière, il ne faut pas que cela se limite à des modèles pour les exhibitions. On peut se réjouir que des créateurs africains émergent. Cependant, quand le créateur malien Xuly Bët signe une collection pour Naf Naf. Est-ce que l’industrialisation et la confection se fait en Afrique ? C’est à nous tous de faire en sorte que l’Afrique ne soit plus un choix de cœur ou idéologique, mais économique.

Propos recueillis par Domnique Flaux

 

 

 
< Précédent   Suivant >
 
×
×
Votre Nom :
Votre Email :





×