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Charles Chukwuma Soludo, l’homme de la restructuration bancaire du Nigeria Version imprimable
04-02-2009

D’une monnaie volatile, il a fait une vraie devise. D’un secteur bancaire morcelé, un système solide. Reste le plus difficile, faire entrer le pays dans le G20. Mais sera-t-il encore assez longtemps aux commandes ?

Tenté par la politique, Soludo a perdu son fil de soie. Le chemin, désormais, sera de plus en plus semé d’embûches.

Tenté par la politique, Soludo a perdu son fil de soie. Le chemin, désormais, sera de plus en plus semé d’embûches.

Par Chérif Elvalide Sèye, Dakar

 

La semaine dernière, la Banque centrale du Nigéria et son patron, Charles Chukwuma Soludo, étaient sur la sellette. Le naira, la monnaie nationale, avait chuté de 18,6%, s’établissant à 150 nairas pour un dollar américain au taux officiel. Au marché parallèle, il fallait même 156 nairas. En conséquence, le WDAS (Wholesale duct Auction system), le système d’enchères mis en place depuis 2006, qui semblait être la réponse de la CBN aux errements de sa monnaie, a été suspendu. La CBN décide également de renforcer la lutte contre la fraude en déployant des resident examiners (contrôleurs) dans tous les établissements bancaires pour renforcer le Financial Analysis and Surveillance System, dispositif électronique, déjà installé dans les banques.

La décision du gouverneur a été sévèrement critiquée. Alhaji Bahir Borodo, président de l’Association des manufacturiers, est parmi les plus remontés. Soludo va être responsable de l’augmentation de 35 à 37% du coût des matières premières importées et ce sont les populations qui devront le supporter, prévient-il.

La nouvelle politique de change qui faisait la fierté de Soludo est accusée de tous les maux. En 2006, il y avait quelque cent bureaux de change. Actuellement, un millier.

Face à cette levée de boucliers qui fait craindre le retour au cauchemar de la dépréciation du naira, Soludo se défend, et assure que les réserves extérieures de 53,4 milliards de dollars garantissent deux années de payements extérieurs.

Le quotidien National Daily vient de son côté de révéler l’ouverture d’une enquête contre le gouverneur de la Banque centrale. Il lui serait demandé de s’expliquer sur une étrange opération. La CBN aurait retiré 300 millions de dollars placée à Africa Finance Corporation (AFC) pour les placer dans les trois banques leaders du pays.

 

Monnaie plombée

Est-ce l’annonce de la fin du gouverneur ? Trop tôt pour le dire. Soludo n’est pas seulement le symbole d’un Nigeria nouveau, il en est aussi l’acteur. Il semble déjà lointain le temps où le président Olusegun Obasanjo nomme son conseiller économique Soludo gouverneur de la Banque centrale. Il n’a alors, en cette année 2004, que 44 ans. Un gamin dans la tradition de la vénérable maison, réputée pour ses vieux gouverneurs. Il est jeune et brillant. Rhodes Scholar Oxford et Cambridge ont accueilli et apprécié ce jeune Nigérian.

A sa nomination, tous se demandent ce qu’il peut bien être venu faire dans pareille galère. Que faire pour une monnaie plombée par la spéculation, le marché noir, qui se transporte par sacs ? Que faire contre les spéculateurs qui ne vivent que de la manipulation de la monnaie et qui sont prêts à tout pour défendre leur « gagne-pain », fut-il illicite ?

Quatre différents taux de change coexistent. La masse monétaire s’est accrue de 21,5% en 2002 et de 24,2% en 2003 pour financer le déficit public. Le taux d’inflation est à deux chiffres, 12% fin 2002.

Le président lui propose d’être vice-président sur le ticket du parti au pouvoir pour la présidentielle de 2007. C’est un tournant de sa vie. Le discret Soludo change du tout au tout.

Pas assez pour le faire douter. Ou plutôt assez pour exciter son intérêt. Avec Tony Elumelu, autre quadragénaire, PDG de United Bank for Africa (UBA), son pendant dans le secteur privé bancaire, et Ngozi Okonjo-Iweala, autre tête d’œuf, Harvard, MIT, venue de la Banque mondiale, dont elle était vice-présidente après vingt ans de carrière, qui devient la première femme ministre des Finances du Nigéria. Ou encore Nasir El-Rufai, universités américaines prestigieuses aussi, Harvard Business School et Georgetown University, secrétaire général de l’agence pour la privatisation qui alignera les postes ministériels avant l’agence anti-corruption.

 

Madoff avant l’heure

Soludo ne doute point, n’hésite pas. Il sait qu’il lui faut aller vite. Première cible, les banques. Il y en a beaucoup trop, 89. Le capital minimal exigé est trop faible, 1,3 million d’euros. Elles poussent comme des champignons, dit-on à Lagos, la capitale économique. Des champignons parfois vénéneux. Les banques attirent les clients par des facilités de prêt et des promesses de taux d’intérêt faramineux. Madoff avant l’heure. Les faillites sont nombreuses quand le directeur ne disparaît pas dans la nature. En 1997, vingt-six banques sont supprimées par le gouvernement. Le problème n’en reste pas moins entier.

Les banques vont être son tout premier chantier. Il le sait, c’est la clef de voute du système. Les objectifs sont ambitieux. Il veut que les banques nigérianes figurent au top des 100 premières banques du monde, dit-il dans un forum présidé par le président Olusegun Obasanjo lui-même. Jusque-là aucune banque nigériane ne figurait parmi les mille premières banques du monde.

Pour réussir cette gageure, Soludo a la solution : augmenter le capital des banques. Il multiplie le capital minimum par douze. Désormais, il faut au moins 190 millions de dollars. Réussite. Le nombre de banques passe à 25. Une dizaine d’entre elles ont un capital de 4 milliards de dollars.

 

Un tollé qui s’estompe vite

Seule l’Afrique du Sud peut se prévaloir, en Afrique, d’une telle capitalisation bancaire. Mais, fait remarquer Soludo, la restructuration du secteur bancaire y a pris vingt ans.

Les banques nigérianes ainsi consolidées peuvent enfin profiter des énormes réserves financières gouvernementales. 7 milliards de dollars sont transférés à quatorze banques privées. Mais elles n’ont pas encore carte blanche. Il leur faut s’associer à des banques occidentales, afin de sécuriser les placements et de former les banques à la gestion de portefeuille. Toutefois, il veillera à ce que les banques étrangères ne dominent pas le secteur. Il leur sera interdit de prendre le contrôle des banques locales.

Il ne s’arrête pas en si bon chemin. Initiative encore plus spectaculaire, la valeur du naira est divisée par 100. C’est une nouvelle monnaie, le billet de 1000 nairas n’en vaut plus que 10. Tollé général. Mais tollé qui s’estompe devant les succès.

Le total des crédits est multiplié par cinq, atteignant cette année même 55,3 milliards de dollars. Et les banques représentent désormais 61% de la capitalisation du Nigerian Stock Exchange (NSE), qui compte pourtant 212 sociétés cotées.

 

L’aventure politique

Charles Chukwuma Soludo est donc sur un nuage. Il est la cheville ouvrière de la nouvelle grande ambition nigériane qui se décline en chiffres. 20-2020 : faire partie du G20 en 2020 en devenant l’une des vingt premières économies du monde.

Est-il grisé par le succès ? Les sollicitations d’Obasanjo ? Le président lui propose d’être vice-président sur le ticket du parti au pouvoir pour la présidentielle de 2007. C’est un tournant de sa vie. Le discret Soludo change du tout au tout. Il aurait immédiatement alloué 80 millions de nairas pour s’attirer les bonnes grâces des électeurs. Dépenser d’importantes sommes pour acquérir les tenues traditionnelles des différentes ethnies du pays. Son cortège pour rallier son bureau est désormais plus impressionnant que celui du vice-président en exercice. Assez, pour que les nombreux ennemis qu’il s’était fait dans sa croisade contre le désordre financier le lui rendent bien. Le président Obasanjo est bombardé d’informations concordantes sur son gourou. Il finit par se laisser convaincre et changer sa décision. Exit Soludo.

Cette disgrâce l’affecte particulièrement. S’en est-il jamais remis ou est-ce simplement la loi des séries qui veut que cela aille de mal en pis ?

Le charme, à défaut de la confiance, est désormais rompu. Soludo fait moins rêver. Rien de définitif, peut-être, mais tenté par la politique, Soludo a perdu son fil de soie. Le chemin, désormais, sera de plus en plus semé d’embûches.


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