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Hédi Djilani, le cœur battant du « miracle » économique tunisien Version imprimable
07-08-2009

Il a pris les commandes de la principale organisation patronale tunisienne à la fin des années 80, quand l’économie du pays peinait encore à se débarrasser des séquelles d’une douloureuse expérience socialiste. Depuis, il a bien tenu la barre et redressé l’embarcation aux dépens du développement de son propre groupe.

Hédi Djilani avec Cristina Kirchner, présidente de l’Argentine.

Hédi Djilani avec Cristina Kirchner, présidente de l’Argentine.

Par Walid Kéfi, Tunis

 

« J’aurais pu faire beaucoup mieux que certains groupes présentés aujourd’hui comme des mastodontes. Mais pendant que les patrons de ces groupes s’occupaient de leurs affaires, j’assurais la garde à la tête de l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA). J’ai donné les années durant lesquelles je pouvais être le plus productif à cette organisation. » Hédi Djilani, l’inamovible patron des patrons tunisiens depuis une vingtaine d’années, regrette-t-il aujourd’hui d’avoir accepté de présider aux destinées de la principale organisation patronale du pays ? « Absolument pas. Ma plus grande satisfaction est la reconnaissance que je ressens de la part du gouvernement, des patrons et même des syndicats des ouvriers », répond sans hésitation celui qui fut vivement sollicité par ses pairs en 1988 pour assurer la relève du chef historique de l’UTICA, Ferjani Ben Ammar.

A la tête de l’Union maghrébine des employeurs (UME), il n’épargne aucun effort pour réaliser l’intégration économique maghrébine, minée par des divergences politiques entre Rabat et Alger.

A son arrivée à la tête de cette organisation, fondée en janvier 1947, le jeune homme d’affaires, alors dirigeant de deux usines de textile, découvrit l’ampleur des dégâts causés par les fortes doses de socialisme inoculées à l’économie du pays dès les années 60 sous le règne de Habib Bourguiba, le premier président de la Tunisie indépendante. Le secteur privé était quasi inexistant. L’industrie, qui se limitait à quelques dizaines d’usines de textile et de transformation de produits agricoles, majoritairement détenues par l’Etat, demeurait archaïque, tandis que l’agriculture peinait à se débarrasser des séquelles de deux décennies de collectivisme.

 

Restructuration profonde

La première bataille du nouveau président de la doyenne des organisations patronales dans le monde arabe était de favoriser l’émergence d’un secteur privé dynamique. Un objectif alors clairement affiché par le nouveau président tunisien Zine El Abidine Ben Ali, arrivé au pouvoir en 1987.

Fort du soutien de ses pairs, Hédi Djilani multiplie les réunions avec le gouvernement pour alléger l’impôt sur les sociétés et convaincre les banques d’ouvrir le robinet des crédits à l’investissement. Au début des années 90, il entame une restructuration profonde de l’organisation qui s’est achevée par la création de vingt-quatre unions régionales, dix-sept fédérations sectorielles et une direction des relations extérieures.

L’homme, qui avait l’avion facile, était également prêt à tout moment à conduire une mission d’hommes d’affaires pour explorer un nouveau marché ou à présenter, le temps d’un salon, les incitations offertes aux entreprise européennes qui délocalisent en Tunisie.

Avec les syndicats ouvriers, il prône toujours « un partenariat basé sur des concessions réciproques au lieu d’un face à face destructif ». Conséquence de ce difficile exercice d’« équilibrisme » dans lequel il excelle : les débrayages se font de plus en plus rares et le climat de paix sociale encourage l’arrivée massive des investisseurs étrangers.

 

Entrepreneur boulimique

Le nouveau patron des patrons était déjà préparé à toutes ces tâches au regard de sa parfaite connaissance du milieu des affaires. Né le 13 février 1948 à Ras Jebel, un village situé à une quarantaine de kilomètres au nord de Tunis, d’un père qui avait fait fortune dans le commerce avant de se lancer dans l’industrie textile, Hédi a été piqué très jeune par le virus de l’entrepreneuriat au point de renoncer à une belle carrière dans le domaine de la médecine, qu’il avait étudiée pendant six ans à Paris.

Prenant la relève de son père, terrassé par un infarctus en 1971, le jeune industriel n’a pas tardé à créer Confection Ras Jebel (CRJ), la première entreprise tunisienne autorisée à produire sous licence. Une prouesse qui lui avait valu d’être propulsé, à l’âge de 25 ans, à la tête de la Chambre syndicale des exportateurs de textile et d’entrer, deux années plus tard, au Bureau exécutif de l’organisation patronale.

Parallèlement aux réformes qu’il affirme avoir menée « avec une poigne de fer dans un gant de velours » depuis son arrivée à la présidence de l’UTICA, l’homme a continué à développer son groupe. En 1988, il crée La Financière, un fonds d’investissement qui a fait des entrées et des sorties dans les capitaux de plusieurs dizaines d’entreprises, dont le groupe Karthago et la Banque internationale arabe de Tunisie (BIAT). En 1994, il réalise un coup de maître avec la prise de contrôle de la marque de prêt-à-porter anglaise Lee Cooper pour 22 millions de livres sterling.

 

Mise à niveau

Dès 1995, celui qu’on affublait alors du sobriquet de « l’enfant terrible des affaires » a, cependant, dû surseoir au développement de son propre groupe. Et pour cause : il fut choisi par le chef de l’Etat pour être la cheville ouvrière du programme de mise à niveau de l’industrie, lancé dans le sillage d’un « rapprochement stratégique » de la Tunisie avec la puissance économique la plus proche. L’encre de la signature de l’accord d’association avec l’Union européenne, en 1995, n’avait pas encore séché qu’il s’attelait à mobiliser ses troupes pour une adhésion massive à ce programme destiné à préparer les entreprise tunisiennes à une zone de libre-échange avec le marché communautaire à partir de 2008.

Bosseur infatigable et au franc-parler ravageur, l’hyper-patron des patrons ne fait pas dans la dentelle. Entre un satisfecit et une remontrance, une menace et une accusation, il choque, motive et fait croire à ses adhérents qu’avec lui l’impensable est possible. « Nos groupes sont des PME par rapport aux mastodontes européens. C’est pour nous vital de créer des géants, version tunisienne », avait-t-il alors lancé à ceux qui croyaient pouvoir résister à l’arrivée massive des produits européens sur le marché tunisien sans se doter d’une taille critique et investir dans l’amélioration de leur compétitivité. La moisson d’une quinzaine d’années de prêches enflammés, d’études sectorielles et de travaux de commissions bipartites avec l’exécutif a été très bonne. A la fin 2008, plus de 3500 entreprises du secteur industriel ont bénéficié du programme de mise à niveau pour des investissements de 4,6 milliards de dinars. Les exportations industrielles sont passées de 4 milliards de dinars en 1995 à plus de 18 milliards de dinars en 2008.

 

Mission maghrébine

Le bilan éloquent de Hédi Djilani lui a permis de cueillir comme une fleur la présidence de l’UTICA lors des congrès de l’organisation qui se tiennent tous les cinq ans. Dans le milieu des affaires tunisien, on susurre qu’il aurait bénéficié de la « baraka » (bénédiction) de l’un des ses aïeuls, le saint Sidi Abdelkader Djilani, dont la lignée remonterait à Ali Ibn Abi Taleb, le cousin du prophète de l’islam.

Le charismatique patron des patrons ne compte pas abandonner l’arène en ces temps de crise. Aujourd’hui âgé de 61 ans, celui que ses pairs reconnaissent, non sans raison, comme « le cœur battant du miracle économique tunisien », projette encore l’image d’un homme peu économe de son énergie. Depuis le 1er janvier dernier, il a totalement confié la direction de son groupe à son fils, Mohamed Hachemi, pour mettre en œuvre une nouvelle salve de réformes à l’échelle nationale (pacte de paix sociale avec les syndicats, mise à niveau du secteur des services, exploration de nouveaux débouchés pour les produits tunisiens face à une Europe en crise…), mais aussi au plan régional. A la tête de l’Union maghrébine des employeurs (UME), créée il y a deux ans à Marrakech, là où avait été proclamée l’Union du maghreb arabe (UMA) en 1989, il n’épargne aucun effort pour réaliser l’intégration économique maghrébine, minée par des divergences politiques entre Rabat et Alger, notamment sur le dossier du Sahara. « C’est l’aspect économique, plus que le volet politique, qui tracera le futur du Maghreb », plaide-t-il depuis deux ans à toutes les tribunes.

 
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