Jean Ping : «Beaucoup agir, peu parler» Version imprimable
27-05-2008

Le nouveau président de la Commission de l’Union africaine se démarque déjà de son prédécesseur. Instruit autant par sa longue carrière diplomatique que par l’échec de la méthode Konaré, il entend plus agir que parler.

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Jean Ping visitant le Memorial Pierre
Savorgnan de Brazza.

Par Chérif Elvalide Sèye, Dakar

Ping, au nom qui sonne bien chinois, que le président Bongo appelle Mao, parle mandarin.

Alors que la Chine, cherchant à pousser son avantage en Afrique, vient de décider de porter à cent milliards de dollars le volume de ses échanges commerciaux avec l’Afrique en 2010, c’est un de ses fils, en partie à tout le moins, qui vient de prendre les rênes de l’organisation panafricaine.
Jean Ping, élu président de la Commission de l’Union africaine le 1er février dernier, installé dans ses fonctions le 29 avril dernier, est à moitié chinois de par son père, venu de Chine et installé au Gabon. Ping, au nom qui sonne bien chinois, que le président Bongo appelle Mao, parle mandarin. Il se dit qu’il est l’artisan de l’entrée tonitruante de la Chine au Gabon, où elle rivalise désormais avec la France dans les secteurs qui étaient sa chasse gardée, le pétrole, le bois et le fer.
Né le 24 novembre 1942 à Omboué, petit de taille, cheveux frisés, il est un personnage incontournable de la scène politique gabonaise et de la diplomatie africaine.
Economiste, puisqu’il est titulaire d’un doctorat d’Etat en économie de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, c’est sur la scène politique et diplomatique qu’il s’épanouit. La fonction publique internationale pour commencer. Il est recruté en 1972, après ses études, par l’UNESCO. Six ans après, son pays fait appel à lui pour être son représentant au sein de l’institution. Il ne la lâchera plus. Entretemps, il est devenu le gendre du président, mari de la fille préférée qui lui donnera huit enfants, Pascaline Bongo, pion essentiel du dispositif présidentiel de son père depuis 1990, quand elle devient ministre des Affaires étrangères avant de diriger son cabinet. Ceci explique-t-il cela ? En 1984, Bongo nomme Ping au poste stratégique de directeur du cabinet civil. Depuis, il n’a pratiquement jamais quitté le premier cercle du pouvoir. Après le cabinet civil, il est nommé ministre de l’Information en 1991. Le portefeuille n’est pas de première importance, au premier abord. Il ne dispose pas de grandes ressources, ni de gros contrats, mais dans le contexte du « vent démocratique qui secoue les cocotiers africains », l’information est devenue un enjeu stratégique. Sans compter qu’à l’Information s’ajoutent les Postes et les Télécommunications, le Tourisme et les Loisirs, la Réforme du secteur parapublic, les relations avec le Parlement et la parole du gouvernement.

Traversée du désert
Pourquoi le président Bongo l’enlève-t-il de ce poste stratégique moins de deux mois après ? Pas pour cause d’échec puisqu’il hérite alors du poste clef des Mines, de l’Énergie et des Ressources hydrauliques. Probablement parce qu’il est déjà un homme de confiance, de la trempe de ceux à qui on peut confier les joyaux de la famille. Il y restera quatre ans, malgré de nombreux remaniements ministériels. Il entame alors un premier plongeon dans la diplomatie. De mars à octobre 1994, il se retrouve simple ministre délégué, entamant sa traversée du désert de 1994 à 1997. Il retrouve alors enfin un portefeuille plus digne de son rang. C’est le prélude au retour au premier plan, avec le Ministère de la planification, de l’environnement et du tourisme de janvier 1997 à janvier 1999. Puis c’est le Ministère des affaires étrangères à partir de 1999, qu’il n’a quitté que pour la présidence de la Commission de l’Union africaine.

Entretemps, il est devenu le gendre du président, mari de la fille préférée qui lui donnera huit enfants, Pascaline Bongo, pion essentiel du dispositif présidentiel.

Graal
La diplomatie compte beaucoup pour Bongo. Devenu peu à peu le doyen des chefs d’Etat africains, et acteur de premier plan de la « Françafrique », le président gabonais a besoin d’un bras séculier. Il le trouve en Ping. Bien formé, il a le profil de l’emploi. Discret, patient. Un bon second qui sait exécuter au détail près les consignes. Il est associé intimement à tous les succès diplomatiques, en matière de réconciliation notamment au Congo, en République centrafricaine, au Tchad et à Sao Tomé et Principe.
Le Graal, pour Ping, est la présidence de l’assemblée générale des Nations unies à un moment particulièrement important de l’histoire de la vénérable institution, en 2004. Le débat sur l’élargissement du conseil de sécurité bat son plein. L’Afrique ne fait pas mystère de ses prétentions. Malgré Ping, sa présidence s’achève sans que ce débat ait pu être tranché. Il n’en fait pas moins remarquer ses talents de diplomate. Depuis, il s’ennuyait un peu et rêvait d’une grande direction d’agence des Nations unies.
C’est peut-être oublier que l’homme n’est pas sans prétention au plan national. Bien qu’aucun homme politique gabonais ne veuille admettre qu’il y pense, son rôle central, sinon le poids politique et la confiance du président Bongo, en font un des aspirants légitimes à la succession du président. Sa longue carrière diplomatique qui l’a contraint à séjourner rarement toute une semaine à Libreville n’a pas réellement gêné sa carrière politique.
La question se pose naturellement de savoir s’il est exilé à Addis Abeba ou préservé de la lutte qui peut être féroce pour la succession du chef. Hormis Bongo lui-même, nul ne peut répondre avec certitude à l’interrogation, y compris le premier intéressé. Le président Bongo est réputé fin tacticien, habile joueur qui sait tromper tout son monde.

« Moi, je suis diplomate. Il y aura donc un changement de style. »

Fort à faire
Peut-être, Ping ne se posera-t-il pas vraiment la question. Il a fort à faire pour marquer son passage à la tète de l’Union africaine. Si sa présidence est couronnée de succès, s’il traite d’égal à égal avec les dirigeants du continent, il s’imposera comme un candidat naturel. Mais il ne s’imposera certainement pas à la manière de son prédécesseur Alpha Oumar Konaré. Autant celui-ci a cherché à bousculer, à profiter de la création de la nouvelle organisation pour impulser une nouvelle dynamique d’intégration. Autant Ping entend agir avec diplomatie, hors de la place publique, préférant les couloirs et les longues discussions pour convaincre plutôt que bousculer.
« Konaré est un ancien président. C'est aussi un homme de conviction qui parle haut et fort. Même quand il était président, il le faisait. Moi, je suis diplomate. Il y aura donc un changement de style ». Lui demande-t-on sa position sur le conflit tchadien, il se refuse à trancher pour l’un plutôt que pour l’autre, ménageant la chèvre et le chou, peut-être pour ne pas brûler par avance ses chances d’y jouer un rôle. De la négociation exigée par l’oppostion et refusée par le pouvoir, il se garde de tout parti pris : « Nous disons simplement que, pour l'engager, il faut
que les deux parties soient d'accord. L'essentiel, c'est d'engager une négociation, qu'elle prenne la forme d'une table ronde ou toute autre forme. Maintenant, la négociation demandée là, je l'entends, est une négociation dite "inclusive" et concernant toutes les parties. Cela a été fait dans d'autres pays. Il faut simplement que les deux parties se mettent d'accord. »

« Mon style, c'est peut-être agir, beaucoup, parler peut-être un peu moins. Il faut nous juger sur des actes et non pas sur des paroles. » Le hic est justement que la voix du président de la commission a du mal à se faire entendre. Celle, tonitruante, d’Alpha Konaré n’a pas été payante. L’avenir dira si la discrétion fera mieux.

 
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