La corruption est un crime abominable mais ce n’est pas elle qui empêche l’Afrique de se développer Version imprimable
27-04-2010

Demba Moussa Dembélé, directeur du Forum africain des Alternatives, réagit au rapport de la Banque mondiale Silencieuse et fatale : la corruption discrète entrave les efforts de développement en Afrique, rendu public le 16 mars dernier, provoquant l’ire du Forum social.

Demba 
Moussa Dembélé : « Personne ne viendra développer l’Afrique à notre 
place. »
Demba Moussa Dembélé : « Personne ne viendra développer l’Afrique à notre place. »

Les Afriques : Que pensez-vous du rapport de la Banque mondiale ?

Demba Moussa Dembélé : ce rapport est un moyen commode destiné à détourner l’attention des Africains des vrais obstacles au développement de leur continent. Car, aussi pernicieuse qu’elle puisse être, la corruption n’a jamais empêché un pays de se développer. En outre, elle continue de sévir partout dans le monde, y compris dans les pays développés. La crise financière a révélé des cas de corruption aux Etats-Unis et en Europe, d’une ampleur sans précédent.

« La corruption continue de sévir partout dans le monde, y compris dans les pays développés. La crise financière a révélé des cas de corruption aux Etats-Unis et en Europe, d’une ampleur sans précédent. »

Il vise aussi à détourner l’attention sur la faillite des politiques néolibérales, dont la crise financière a illustré la profondeur. Or, ces politiques, poussées jusqu’à l’absurde par la Banque mondiale, le FMI et l’Organisation mondiale du commerce, sont en partie responsables de l’aggravation de la corruption, non seulement en Afrique, mais aussi dans d’autres pays du Sud. La Banque mondiale montre ainsi son incapacité à fournir une explication rationnelle et crédible à la crise du développement en Afrique. C’est encore un des clichés servis à l’opinion africaine, et même internationale, pour expliquer la faillite du capitalisme à la périphérie du système, pour parler comme le Professeur Samir Amin.

 

LA : Vous ne pouvez quand même pas nier l’existence de la corruption. N’encouragez-vous pas les gouvernements africains à ne pas lutter contre la corruption, qui n’est quand même pas sans conséquence ?

DMD : Non. Comme je le souligne, la corruption est un phénomène réel et pernicieux. Je suis membre de réseaux luttant contre la corruption et j’ai organisé deux ateliers sur le sujet, à Dakar, en août 2007 et juin 2008. Nos réseaux sont à l’avant-garde de la lutte contre ce mal. Nous ne cessons de dénoncer l’utilisation des deniers publics à des fins personnelles et la patrimonialisation des Etats africains. La corruption est un crime abominable quand on pense aux personnes qui sont privées de soins de santé, d’éducation, de nourriture ou à la dégradation des hôpitaux, des écoles, des transports, etc., du fait des détournements de ressources à des fins personnelles.

Ceci dit, je répète avec force que la Banque mondiale essaie de faire croire que c’est la corruption qui empêche l’Afrique de se développer, alors que les freins au développement du continent se trouvent dans l’existence d’un système économique mondial injuste, dans l’imposition de politiques néolibérales. Elle essaie d’occulter sa responsabilité dans les graves problèmes de nombreux pays africains et essaie de faire reposer la responsabilité de l’échec de ses politiques de « développement » sur les seuls dirigeants africains, voire sur les populations africaines elles-mêmes ! Ceci est tout simplement inacceptable.

On remarquera que le thème de la corruption est devenu à la mode chez la Banque mondiale, le FMI et leurs tuteurs – les pays occidentaux – seulement après la faillite des Programmes d’ajustement structurel (PAS) ! Auparavant, ils s’accommodaient tous très bien de régimes profondément corrompus et dictatoriaux, comme ceux de Mobutu au Zaïre (actuelle RDC), de Suharto en Indonésie ou de Marcos aux Philippines, parce que ces régimes étaient des alliés des Etats-Unis.

Si la corruption pouvait empêcher un pays de se développer, ni les pays occidentaux, ni les Tigres et autres Dragons d’Asie ne se seraient jamais développés. Les pays dits émergents ne seraient jamais là où ils sont maintenant !

Personne ne pourra jamais affirmer que la corruption est plus grave en Afrique qu’ailleurs en Asie, en Amérique latine ou dans les pays industrialisés.

 

LA : Ne perdez-vous pas du temps à vous occuper de la Banque mondiale, dont vous dites qu’elle n’a jamais développé un pays ?

DMD : Bien au contraire ! Il faut dénoncer sans cesse ses politiques, puisqu’elle continue à intervenir en Afrique, surtout dans les pays dits « moins avancés » (PMA). L’Afrique est l’un des rares continents – peut-être même le seul continent aujourd’hui – où la Banque et le FMI continuent de bénéficier d’une certaine crédibilité. La preuve : beaucoup de médias africains ont fait état de son rapport sur l’Afrique sans esprit critique !

Notre combat contre ces institutions, depuis les années 1980, a grandement contribué à démontrer leur faillite, au point qu’elles n’osent plus prononcer le mot « ajustement structurel », mais parlent plutôt de « réduction de la pauvreté ». Mais ce sont les mêmes instruments qui sont préconisés pour « réduire la pauvreté » : libéralisation du commerce, privatisations, austérité budgétaire, lutte contre l’inflation (et jamais contre le chômage !), libre circulation des capitaux. Or, ce sont ces politiques qui sont responsables de la crise mondiale actuelle. Pour rappel, l’économiste américain Joseph Stiglitz, Prix Nobel, avait dénoncé ces politiques alors qu’il était économiste en chef de la Banque mondiale, vers le milieu des années 1990. Ce qui lui avait valu d’être poussé à la démission !

 

LA : Le Forum social n’occulte-t-il pas les efforts propres que l’Afrique doit consentir, les dirigeants d’abord, qui n’assurent pas, à quelques exceptions près, le leadership adéquat qui permet de mobiliser les populations et de changer qualitativement la vie ?

DMD : Le Forum social est à la pointe du combat pour l’avènement d’un leadership respectueux de son peuple et de ses concitoyens. Pour un leadership dévoué à la tâche du développement et qui sache défendre les intérêts fondamentaux de son pays. Le Forum se bat pour un leadership qui accepte et pratique des politiques transparentes dans la gestion du bien public. Le Forum social s’est forgé dans le combat contre la mauvaise gestion de nos pays, mais également contre les ingérences inadmissibles des prétendus partenaires au développement, qui ne cherchent qu’à perpétuer leur domination sur le continent africain. Le Forum Social a toujours fustigé les dirigeants corrompus qui hypothèquent les chances de développement de nos pays et dont le comportement favorise les interventions extérieures, qui contribuent à aggraver la situation de l’Afrique, comme l’illustre la faillite des programmes d’ajustement structurel.

 

LA : En deux mots, quelle alternative ?

DMD : Les dirigeants et peuples africains doivent savoir que le développement de l’Afrique est de leur propre responsabilité. Personne ne viendra développer l’Afrique à notre place. Aucun partenaire au développement ne le fera jamais. Comme le disait le regretté Professeur Joseph Ki-Zerbo, penseur original et théoricien du développement endogène de l’Afrique, « On NE développe pas. On SE développe ». <

 

Propos recueillis par Chérif Elvalide Sèye

 
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