Lassiné Diawara aux cent affaires Version imprimable
06-04-2010
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Lassiné Diawara aux cent affaires
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Parti de rien, il a bâti, en une vingtaine d’années, un empire tentaculaire.

Lassiné Diawara : « 
La mentalité de nombreux hommes d’affaires, c’est d’être seul et de tout
avoir. Je préfère avoir 10 ou 15% du capital d’une entreprise qui 
marche, que de tout posséder avec des problèmes. »

Lassiné Diawara : « La mentalité de nombreux hommes d’affaires, c’est d’être seul et de tout avoir. Je préfère avoir 10 ou 15% du capital d’une entreprise qui marche, que de tout posséder avec des problèmes. »

Burkina, Côte d’Ivoire, Mali, Niger, France… et peut-être ailleurs. Tabac, logistique, banque, phytosanitaires, immobilier… et probablement d’autres. S’il n’a pas l’assise financière du plus riche des Burkinabè, le vieux Oumarou Kanazoé, il le bat largement en implantation et en diversification des activités.

Lassiné Diawara, la soixantaine à peine, est l’homme des cent affaires et des mille lieux. Le personnage incontournable du business ouest-africain. Une notoriété et une surface atteintes en moins d’une vingtaine d’années... à partir de rien. « Tout jeune, je n’avais pas de capital au départ. » La fulgurance de sa fortune suscite admiration ou interrogation. Est-il un génie du business ou un prête-nom ?

Jusqu’en 1990, Diawara est un modeste fonctionnaire de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEAO), l’organisme chargé d’intégrer les économies de la région. Elle s’y prend si mal, les Etats y croient si peu, que la Communauté ne tarde pas à péricliter, avant de mourir. Les pays membres ne versaient plus leurs cotisations et le scandale du placement de six milliards de francs confiés à un autre Diawara, ressortissant ivoirien celui-là, partis en fumée, achève de la condamner.

Lassiné Diawara n’a pas beaucoup de cartes en main. Pour tout diplôme, une maîtrise en sciences économiques de l’Université du Bénin au Togo, qui n’est pas une des meilleures références dans la région. Pour toute expérience professionnelle, huit ans (1974 à 1982) de secrétariat général de la Chambre de commerce, d’industrie et d’artisanat de Haute-Volta, qui deviendra un an plus tard Burkina Faso, et six ans à la CEAO. Un avantage conséquent à ses yeux. « La chance que j’ai eu c’est d’avoir travaillé à la Chambre de commerce du Burkina Faso en tant que secrétaire général et à la CEAO comme économiste. »

Depuis novembre, il a décroché une présidence d’une autre dimension, surtout dans le contexte actuel. Il remplace une figure emblématique, Michel Roussin, l’ancien gendarme de Jacques Chirac, que Bolloré avait pris à son service.

A la Chambre de commerce, haut lieu de rencontres, il a la chance d’être l’homme du président, André Aubaret, un Français, comme la tradition le voulait dans la plupart des colonies française, piliers locaux de ce qui s’appellera plus tard, la Françafrique, pilotée par Jacques Foccart. Aubaret, installé en Haute-Volta depuis 1941, décédé l’an passé, a été député de l’Afrique occidentale française (AOF), indéracinable président de la CCAI de la Haute-Volta et président de l’Union des Français de l’extérieur.

 

Propre patron

Adjoint d’un tel personnage, cela ouvre des portes. La première est la bonne pour Diawara. Il est chargé de la mise en place à Lomé de l’antenne de la Chambre de commerce chargée de faciliter le transit des marchandises à destination de la Haute-Volta, pays sans littoral, depuis le port togolais. « Lâché » seul à Lomé, il ne peut compter que sur lui-même. « À 28 ans seulement, j’étais déjà, en quelque sorte, mon propre patron. », se souvient-il. L’entreprise n’est pourtant pas facile. Il faut souvent jongler avec la réglementation, les fonctionnaires de police et de douane, plus ou moins véreux, pour garantir l’approvisionnement du Burkina. Il y réussit si bien, qu’avec l’aide de son prédécesseur, il lui succède en novembre 1980 au poste de secrétaire général.

La réussite, mais aussi le sens des relations humaines. « Elles sont déterminantes pour réussir toute entreprise. Quand on parle de confiance, cela fait appel à un sceau entre des personnes. J’ai intégré de nombreuses sociétés grâce à mes relations. Des amis ont cru en moi et placé leur confiance en ma modeste personne. Les relations humaines sont à la base de toute réussite ».

Ce savoir-faire d’organisation des échanges intéresse la CEAO, qui peine à accroître les échanges commerciaux communautaires. A défaut d’y connaître le même succès, Diawara y fait de belles rencontres. Les entreprises qui veulent être agréées pour bénéficier d’une taxation préférentielle dans les six pays membres doivent traiter avec la CEAO. Est-ce là qu’il a tissé des liens étroits avec le groupe Bolloré ? Où est-ce encore son ancien mentor, Aubaret, qui continue de veiller sur lui ?

 

Rampe

En 1990, à peine tourne-t-il la page de la CEAO, que Bolloré l’embauche avant de lui confier la présidence du conseil d’administration de sa filiale MABUCIG (Manufacture Burkinabé de Cigarettes). Pourquoi déjà un poste si important pour un nouveau venu dans le groupe ?

C’est en tout cas sa rampe de lancement. Depuis, ses affaires se sont développées à une allure météorique. Avec l’aide de Bolloré. Rien d’étrange à ses yeux. Simplement la lucidité. « La mentalité de nombreux hommes d’affaires, c’est d’être seul et de tout avoir. Ils ne croient pas à l’actionnariat. J’ai une toute autre démarche. Je préfère avoir 10 ou 15% du capital d’une entreprise qui marche, que de tout posséder avec des problèmes. »

Bolloré lui confie bientôt une autre présidence, celle du conseil d’administration de SDV-Burkina, qui s’occupe de transport maritime et de transit. La diversification ainsi entamée s’accélère. Il devient vice-président de la Société africaine de produits phytosanitaires, SAPHYTO. Mais il n’est plus seulement membre ou président de conseil d’administration. Il acquiert des parts. 5% de Mabucig, 5% de SDV Burkina, 10% de Bank of Africa Burkina Faso, 17% de SAPHYTO, 15% de Mali Protection des Cultures et 20% d’Agrimex. Il s’agit de deux sociétés spécialisées dans la fabrication d’engrais et d’insecticides, respectivement au Mali et au Niger. Il commence aussi à créer ses propres sociétés. SCI Amila, une société immobilière et, avec le soutien de Bolloré, il fonde aussi en Côte d’Ivoire la Société anonyme de gestion et d’investissement spécialisée dans la manutention au port d’Abidjan que gère… Bolloré. « J’ai eu la chance d’entrer très tôt en contact avec des investisseurs de renom », avance aujourd’hui l’intéressé pour expliquer son succès.

 

Cordon ombilical

Parallèlement aux affaires proprement dites, Diawara est incontournable dans les institutions civiles régionales. Premier vice-président du Conseil économique et social du Burkina, président d’honneur du Club des hommes d’affaires franco-burkinabé, vice-président de la Chambre de commerce et d’industrie du Burkina, du Conseil national du patronat burkinabé, de la Chambre consulaire régionale de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, président du Syndicat des commerçants importateurs et exportateurs. Il collectionne aussi les décorations du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire, de la France, du Mali.

Depuis novembre, il a décroché une présidence d’une autre dimension, surtout dans le contexte actuel. Il remplace une figure emblématique, Michel Roussin, l’ancien gendarme de Jacques Chirac, que Bolloré avait pris à son service. Après sa démission de la présidence du conseil d’administration de SITARAIL, la compagnie ferroviaire ivoiro-burkinabé, dont la gestion est confiée à Bolloré, c’est lui a qui a été adoubé. Premier africain à hériter de ce poste hautement sensible.

Le chemin de fer Abidjan-Ouagadougou est le cordon ombilical entre la côte Atlantique et le Sahel burkinabé. C’est l’indispensable complément du premier port de la région, celui d’Abidjan. Il a un moment été sacrifié à l’autel des théories de la Banque mondiale, qui avait décrété, dans le cadre des programmes d’ajustement structurels, la mort du rail. L’absurdité de l’option ne tarde pas à se faire jour. L’Etat ne sera toutefois plus l’opérateur. Il se contente de posséder les infrastructures, la société de patrimoine. Un privé, Bolloré en l’occurrence, hérite de l’exploitation. Devenue SITARAIL, l’ancienne Régie Abidjan-Niger ne tarde pas à renaître de ses cendres, en 1995. 67% pour Bolloré, 3% pour les travailleurs et 15% pour chacun des deux Etats. Il transportera jusqu’à un million de tonnes en 2002. Puis éclate la rébellion en Côte d’Ivoire. SITARAIL s’arrête complètement. La perspective de la fin de la guerre civile, dont le Burkina est le médiateur, la nécessité de relancer les échanges séculaires entre la côte et le Sahel font du chemin de fer un crucial enjeu. Il faut trouver un oiseau rare ayant la confiance du privé, majoritaire, mais aussi des Etats, qui doivent emprunter pour réhabiliter le patrimoine. Il était tout trouvé. L’homme de confiance de Bolloré est l’indispensable interface entre le privé et le public dans la zone. En jeu, 500 à 700 milliards de FCFA (760 millions à 1,060 milliard d’euros) de chiffre d’affaires. Lassiné est, cette fois, « bien arrivé ». 

 

Par Hance Guèye



 
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