Accès abonné :              


Miriam Makeba, le timbre unique de la liberté Version imprimable
04-12-2008

« Un sentiment de dévastation », ce sont les mots de Mgr Desmond Tutu à l’annonce de la mort de la chanteuse qui a incarné, pendant prés d’un demi-siècle, l’émancipation de l’Afrique. Par l’incantation de son âme.

Miriam Makeba et Dizzy Gillespie.
Miriam Makeba et Dizzy Gillespie.

Par Brahim Hadj Slimane, Alger

 

Elle a entamé son ultime voyage derrière les rideaux d’une scène où un millier de personnes la réclamait encore. Et quelle scène ! Celle d’un gala antimafia à Castel Volturno, près de Naples, en soutien à l’écrivain Roberto Saviano, auteur du brûlant best-seller Gomorra qui lui valut d’être traqué par la Camorra. Arrêt cardiaque dans la nuit du 10 novembre dernier, Miriam Makeba est partie, à 76 ans, dans le fief du monstre (un des monstres de cette planète) qui est toujours là. Elle avait sauté dans un avion, avec sept musiciens, pour chanter dans cette ville où des Africains, entre autres, sont régulièrement abattus comme des lapins par des petites frappes recrutées par la mafia. Incroyable fin de vie d’une petite femme, frêle, inusable et dont la voix hantera toujours ceux qui l’ont écoutée et admirée.

Quels mots plus vrais peut-on trouver que ceux de son compatriote l’archevêque Desmond Tutu, Prix Nobel de la Paix en 1984, dans son hommage à Mama Afrika : « … On ressent comme un sentiment de dévastation. Il est des êtres que l’on croit indestructibles, qu’on ne peut associer à l’idée de mortalité, et elle était de ceux-là. Nous croyions qu’elle avait toujours été parmi nous et qu’elle serait toujours là. Mon pays a perdu un être humain de grande valeur. »

 

Soul Makeba, quelle époque !

En Algérie, de temps à autre, sur les ondes de la Radio Chaîne 3, il arrive encore que l’on entende son inoubliable Pata Pata (1968). Geste de nostalgie d’animateurs pour une génération d’Algériens qui a gardé la trace indélébile de la présence de Miriam Makeba, durant le Festival panafricain d’Alger, en juillet 1969. A juste titre on peut penser que c’était un des grands moments de joie des Algériens, un remake du 5 juillet 1962, que l’innocence était encore là et que l’Afrique existait bel et bien, en chair et en os. Et en sensualité, avec Miriam Makeba qui avait enflammé le stade des Anassers et traînait des escouades de jeunes admirateurs derrière elle, dans les rues. Présent avec elle dans ce festival, rien moins que Arshie Shepp, l’un des ténors du free jazz et du retour aux sources africaines. C’était du temps où Alger était surnommée « La Mecque des révolutionnaires », dans la lancée de son propre mouvement d’indépendance. A condition de le trouver, on peut voir trôner, étincelante, Miriam Makeba dans Le Festival panafricain, film documentaire de William Klein tourné durant cet événement.

Malheureusement, il y a peu de chance de retrouver intact un documentaire de vingt minutes constitué plus tard, en 1974, et consacré à la femme-symbole qui vient de nous quitter et de nous laisser un peu plus orphelins de la part d’utopie qu’elle maintenait allumée. Rachid Ben Allal, cinéaste algérien, à l’époque monteur dans l’équipe de William Klein, avait eu l’idée d’aller fouiller dans les rushes du tournage et, en complétant sa récolte avec des documents fournis par l’ANC (African National Congres), il créa Soul Makeba. Peut-être l’unique film (fugitif) consacré à la dame et qu’il faudrait sûrement aller sauver dans les archives de la Cinémathèque algérienne, s’il n’est pas trop tard.

Son compagnonnage avec le mentor Harry Belafonte la conduit à aiguiser encore plus ses convictions, étant donné la proximité de ce dernier avec Martin Luther King et Malcolm X.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, celle qu’on peut considérer d’abord comme une grande figure, proprement africaine, du jazz, n’est que marginalement placée au panthéon de cette planète culturelle. Et pourtant, elle accompagnait bien Dizzie Gillespie, en 1991, et passait dans les festivals de jazz. Certes, d’une certaine manière, elle était inclassable et on a pu la considérer comme l’une des précurseurs de la World Music, avec Harry Belafonte qu’elle connut en 1959, rencontre déterminante pour le reste de sa carrière artistique et son engagement politique contre le racisme, pour les droits de l’homme quels qu’ils soient.

 

En attendant que tombe l’apartheid

Miriam Makeba ne devait plus revenir dans son pays natal, l’Afrique du Sud, jusqu’à l’arrivée de Nelson Mandela à la direction du pays, et sur la demande de celui-ci. Mais à l’époque, elle accumulait les rancoeurs du régime raciste de Pretoria : participation dans le film Corne Back Afrika de Lionel Rogosin (1957), primé au Festival de Venise, en 1959 ; apparitions diverses sur des plateaux de télévison et des scènes où elle mêle le dialecte xhosa, natal, dans ses chansons, déclarations antiapartheid. Et surtout, son compagnonnage avec le mentor Harry Belafonte la conduit à aiguiser encore plus ses convictions, étant donné la proximité de ce dernier avec Martin Luther King et Malcolm X. Miriam Makeba se rapproche donc des Black Panthers, et elle finira par épouser, dans un second mariage, l’un des leaders de ce mouvement, Stokely Carmichael, en 1969. Entre-temps, elle a trouvé asile en Guinée (1963). Elle apparaît, disparaît, d’exils en exils. Dans les années 70, plus ou moins admise partout et nulle part, c’est plutôt l’Afrique entière qu’elle symbolise, qu’elle incarne, à son corps défendant. De succès artistiques, épisodiques, en coups durs existentiels, Miriam Makeba tombe dans l’oubli pour renaître, dans une vie en dents de scie. En 1985, Jack Lang la décore Chevalier des arts et des lettres. On lui offrira même la nationalité française. Une année plus tard, elle perd sa fille unique, à 36 ans. Miriam sombre dans la dépression. Juste à temps, en 1987, Paul Simon la repêche pour l’inclure dans Graceland, album au succès mondial. Ensuite, c’est la fin de l’apartheid, le retour au bercail.

 

La voix des sans voix

En Algérie, la musique et la création artistique gardent peut-être peu de traces directes de l’empreinte de Miriam Makeba. Mais comme relais, comme passeur, si. Car, dans les années 70, et même un peu plus tard, elle aura fait partie d’une nébuleuse de chanteurs qui auront ancré les coeurs et les esprits dans les profondeurs africaines (que l’on a tendance, parfois, à oublier), et auront su lier le génie artistique à un sens de l’engagement moral dans la lutte contre les oppressions multiples pour les libertés. On peut citer le groupe marocain Nass El-Ghiwan, les poètes et chanteurs Cheikh Imam, Marcel Khalifa, Faïrouz, Mahmoud Darwich, et j’en passe… Tous ceux qui furent les voix des sans voix du Sud. Sans parler des grands noms de la musique soul américaine qui avait déferlé sur nous autres, Africains, ou encore du reggae, il n’y a pas si longtemps. Avec tous ceux-là, Miriam Makeba avait un lien de famille, la grande famille qui donna un visage et un regard aux générations qui s’y frottèrent.

En juillet 2009, à Alger, devrait avoir lieu le second Festival panafricain, 40 ans après le premier. Il est déjà douloureux d’admettre que Miriam Makeba n’y soit pas.
En juillet 2009, à Alger, devrait avoir lieu le second Festival panafricain, 40 ans après le premier. Il est déjà douloureux d’admettre que Miriam Makeba n’y soit pas.

En juillet 2009, à Alger, devrait avoir lieu le second Festival panafricain, 40 ans aprèsle premier. Il est déjà douloureux d’admettre que Miriam Makeba n’y soit pas, elle qui n’a plus foulé la terre algérienne depuis son si marquant passage. Cela peut sembler banal de le dire, pour ceux qui auront survécu à tout ce temps-là, son ombre planera et un hommage est dû à cette femme qui aura été une si féconde génitrice d’espoir humaniste et de joie de vivre. D’autant que, par les temps qui courent, tout autant l’Algérie que le continent entier ont besoin de se ressourcer au souffle dont – elle entre autres – était si généreusement porteuse.

 

Retrouvez une sélection de vidéos de Miriam Makeba sur www.lesafriques.tv

Dernière minute : le temps de réaliser ce journal et la Cinémathèque algérienne a déjà programmé Le Festival panafricain (1969), de William Klein, ces prochains mercredis à la Filmothèque Zinet (Alger).

 
< Précédent   Suivant >