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Patrice Tlhopane Motsepe, parce que Lumumba Version imprimable
14-05-2008

Le dernier classement du magazine Forbes cite pour la première fois, un noir Sud Africain. Patrice Tlhopane Motsepe, 46 ans, milliardaire, 2,5 milliards de dollars, est aussi un prince.

Patrice Motsepe et Klaus Schwab au World Economic Forum on Africa 2007.
Patrice Motsepe et Klaus Schwab au World Economic Forum on Africa 2007.

Par Chérif Elvalide Sèye, Dakar

Il est noir. Il est Sud-africain. Il est un enfant du ghetto de Soweto mais, il n’est pas pauvre comme l’eut peut être préféré la romance. Son histoire n’en est pas moins singulière. A commencer par son prénom, Patrice, c’est celui de Patrice Lumumba, héros congolais de la lutte pour l’indépendance, assassiné le 17 janvier 1961 par une junte complice de l’ancienne puissance coloniale, la Belgique, dont le roi, propriétaire du Congo, avait été particulièrement humilié par le discours prononcé par Lumumba, le 30 juin 1960.
Presque un an après, quand il naît, le 28 janvier 1962, son père lui donne ce prénom auquel il ajoute celui de Tlhopane qui signifie le « choisi » ou l’ « élu » dans la tribu royale Motsepe dont son oncle est le chef. Lui-même est donc prince de l’ethnie Tswana, la plus ancienne population bantoue d'Afrique australe, répartie essentiellement entre le Botswana et l’Afrique du Sud.
Le père, Augustin Butana Motsepe, on l’a compris, pour admirer Patrice Lumumba, du lointain Congo, dont le nom résonne dans toute l’Afrique sous domination, est un progressiste. Il est critique vis-à-vis de l’Afrique du Sud. L’issue est inéluctable. Au pire, la condamnation à mort ou la prison à vie, au mieux, le bannissement. Pour le père, par chance, c’est le mieux. Il est assigné à résidence à Hammanskraal, en zone rurale au Nord de Pretoria.

Débit d’alcool
C’est le premier déterminant dans la vie du pas encore né, Patrice. Le père a beau être de sang royal, il lui faut survivre. Disposant d’un minimum, il ouvre un débit de boissons alcoolisées que les mineurs noirs sud-africains apprécient particulièrement. Ils vont faire sa nouvelle fortune.

« Je décide, alors que je n’ai que huit ans de devenir avocat. »
C’est là que naît Patrice. Le père veut une bonne éducation pour ses sept enfants. Bien que sa mère, Margaret Lekoma, puisse se prévaloir d’une ascendance écossaise, l’apartheid est inflexible. Il est Africain. Il doit se battre pour faire admettre ses enfants à l’Afrikaans-language Catholic boarding school réservé aux hommes de couleur. Motsepe y commence sa scolarité, il a alors six ans.
Deuxième tournant, à huit ans déjà. Pendant les vacances scolaires, les enfants aident le père au bar. Celui-ci remarque que Patrice a particulièrement le sens des affaires. Mais plutôt que de l’attirer vers le commerce, l’expérience le pousse vers les études. « Je devais avoir huit ans quand mon père m’a dit un jour ‘’Nous faisons tellement d’argent quand tu es derrière le comptoir ! C’est toi qui devrais reprendre le business quand tu seras grand’’. Mais c’était un dur travail de 6 heures du matin à 8 heures du soir. Je réalisais qu’il me fallait choisir une carrière qui me tienne éloigné de cette boutique ! C’est ainsi que je décide, alors que je n’ai que huit ans, de devenir avocat. » Bonne motivation donc pour l’école mais aussi, déjà, l’initiation aux affaires. « Chaque fois que mon père faisait un profit, il le réinvestissait dans la boutique », se souvient-il. Il n’a jamais oublié.

« Les hommes d’affaires noirs ne peuvent plus se contenter de se prévaloir de leur couleur. »
Pour échapper à la boutique, « l’élu » se donne à fond à l’école. Après le collège, bachelor of Arts à la Swaziland University. Pour être avocat, il faut être bien diplômé d’une université réputée. Il pense à
la Wits University de Johannesburg. Problème, elle est réservée aux Blancs. Il demande et obtient une dérogation et décroche son diplôme d’avocat. Le sésame en poche, il peut réaliser son ambition de toujours. En 1988, il rejoint le cabinet d’avocat, Bowman Gilfillan. Hasard encore ? Il opte pour le droit minier et les affaires. En 1993, il devient le premier associé noir du cabinet. Un boulevard s’ouvre à lui pour devenir un prospère avocat.
Mais en Afrique du Sud, souffle déjà le vent du changement. En mars 1990, les négociations ont officiellement débuté entre l’ANC et le gouvernement. Les Afrikaners longtemps réfugiés dans l’utopie communautariste se rendent à l’évidence. Prévaut désormais, un nouveau concept « s'adapter ou mourir ». Les négociations débouchent sur les premières élections multiraciales en avril 1994, et sur l'élection de Nelson Mandela.

« Chaque fois que mon père faisait un profit, il le réinvestissait dans la boutique. »

Délit d’initié ?
Motsepe, membre de l’organe consultatif de l’ANC sur les questions minières et énergétiques, savait-il ce que préparait le pouvoir noir ? A moins que ce ne soit le fait que sa famille possède déjà quelques intérêts dans les mines. Il crée Future Mining. En fait, une entreprise, prestataire de service pour le géant minier AngloGold. Il est donc aux premières loges pour tirer parti de la restructuration minière, engendrée à la fois par la discrimination positive et la mauvaise conjoncture mondiale de l’or. Pour faire face à la chute des cours, les grandes entreprises minières vendent les champs dont les coûts de production sont élevés et le cycle de vie très court. Il les rachète à bas prix et opte pour une gestion « low cost ». Ses gains lui permettent de créer en 1997 African Rainbow minerals. Quand est adoptée la nouvelle législation qui impose aux compagnies minières d'être détenues au minimum à 26% par des actionnaires noirs, il remporte la mise.
Motsepe a-t-il d’autres mérites que d’être au bon endroit au bon moment ? Pour les plus critiques, la discrimination positive n’a abouti qu’à la formation d’une « petite élite noire parvenue », presque exclusivement composée des leaders de l’ANC. Bénéficiant de la cession d’actifs des entreprises blanches, elle s'empresse de « singer » la minorité blanche. Dans les banlieues riches de Johannesburg, les achats des nouveaux riches noirs ont augmenté de 700% depuis 2000. En 2004, 31% des achats de véhicules neufs sont le fait des noirs contre 11% en 1990 et le nombre de comptes en banque ouverts à la Wesbank par des clients noirs, a augmenté de 40% entre 2001 et 2005.
En revanche, la grande majorité des noirs reste pauvre et s’entassent dans les townships sans eau, sans électricité et sans assainissement. A l’indice de développement humain du PNUD, la première économie africaine a reculé de 35 places entre 1990 et 2005, pointant en 2006, à la 121e place.
Moeletsi Mbeki, frère du président Thabo Mbeki, initiateur de la discrimination positive, en est l’un des plus critiques. Il se gausse de ce que la sœur de Motsepe, Bridgette par ailleurs mariée à Jeffrey Radebe, alors ministre des Transports, dirige aussi une compagnie minière et soit parmi les plus riches femmes noires du pays. « Capitalisme impérial. Système sans compétition », raille-t-il.

Mérite propre
Motsepe reconnaît avoir bénéficié du système, mais fait remarquer qu’il a fondé sa compagnie avant la loi sur les mines en 2005. Il rappelle aussi « qu’il y avait pendant l’apartheid des hommes d’affaires noirs prospères ». On reconnaît volontiers sa forte personnalité, sa détermination, son sens de l’innovation, son sens du management. Il a su aussi se diversifier mais en restant essentiellement dans les mines. « Les hommes d’affaires noirs ne peuvent plus se contenter de se prévaloir de leur couleur, d’être les premiers dans leur communauté. Ils doivent s’assurer du même succès au plan national et international. » A l’école, déjà, il s’est toujours voulu premier. « A l’école, j’étais malheureux quand j’étais deuxième ou troisième ».
A 46 ans, il est classé 503e personne la plus riche au monde par Forbes, avec 2,5 milliards de dollars. Il est le premier milliardaire noir sud africain et le 3e Africain derrière l’Ethiopien Mohamed Al Amoudi (9 milliards et 97e) et le Nigérian Aliko Dangote (3,3 milliards et 334e).
Contrairement aux nouveaux riches, il ne collectionne ni voitures, ni villas. Il n’a pas non plus de yacht, ni avion. Son épouse est médecin, Dr Precious Moloi et ses trois enfants fréquentent de prestigieuses écoles privées sud-africaines. Seul luxe dont il se délecte, la possession d’un club de football, le meilleur de son pays, Mamelodi Sundowns.

 
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