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Souhayr Belhassen, femme arabe, musulmane et gardienne des libertés Version imprimable
25-05-2010

Durant son mandat de trois ans à la tête de la Fédération internationale des droits de l’Homme, la Tunisienne Souhayr Belhassen a réussi à attirer le regard de la communauté internationale sur ces « vallées de larmes et de souffrances » que sont le monde arabe et l’Afrique.

Souhayr Belhassen : «
Les quelques progrès enregistrés ne doivent pas nous faire oublier que 
les femmes africaines souffrent encore d’inacceptables violations de 
leurs droits les plus fondamentaux. »

Souhayr Belhassen : « Les quelques progrès enregistrés ne doivent pas nous faire oublier que les femmes africaines souffrent encore d’inacceptables violations de leurs droits les plus fondamentaux. »

L’adoption d’une loi sur l’augmentation de la représentation des femmes dans la vie politique au Burkina, la prohibition des mutilations génitales féminines en Ouganda et la nomination d’une représentante spéciale du secrétaire général des Nations Unies sur les violences sexuelles dans les conflits armés sont d’abord et avant tout le fruit du combat énergique d’une femme africaine : Souhayr Belhassen.

Portée à la tête de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH) en avril 2007, cette Tunisienne a tenté de renvoyer l’ascenseur aux femmes du continent qui l’a vu naître en 1943 en lançant, le 8 mars 2009, la campagne « l’Afrique pour les droits des femmes », incitant les États africains à ratifier la Convention des Nations Unies sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (Cedef). La première femme à diriger la plus importante « multinationale » des droits de l’Homme a réussi à rallier à la cause de ses consœurs africaines une centaine d’associations. Le bilan de la première année de la campagne, soutenue par deux prix Nobel de la Paix, le Sud-Africain Desmond Tutu et l’Iranienne Shirin Ebadi, ainsi que par plusieurs artistes africains de renom, dont Tiken Jah Fakoly et Salif Keïta, est flatteur. Tenace, son initiatrice estime, toutefois, que le plus dur reste à faire. « Les quelques progrès enregistrés ne doivent pas nous faire oublier que les femmes africaines souffrent encore d’inacceptables violations de leurs droits les plus fondamentaux », a-t-elle martelé.

Au sommet de la FIDH, Souhayr Belhassen a poursuivi une évolution amorcée en 2001. Cette année-là, le représentant d’un pays africain, l’avocat sénégalais Sidiki Kaba, accède à la présidence de la fédération. Une première. Jusque-là, seuls des occidentaux avaient dirigé l’organisation. En appuyant la candidature d’une femme africaine, arabe et musulmane au détriment de celle du Colombien Luis Guillermo Perez, à qui il reconnaissait pourtant de nombreuses qualités, Sidiki Kaba a déclaré vouloir attirer davantage le regard de la communauté internationale vers ces « vallées de larmes et de souffrances » que sont le monde arabe et l’Afrique.

 

Enquêter, témoigner et dénoncer…

Le premier président africain de l’organisation internationale, fondée en 1922 et forte aujourd’hui de 160 membres, n’a pas été déçu. L’ancienne vice-présidente de la Ligue tunisienne de défense des droits de l’Homme (LTDH) a fait appel à toutes les subtilités du métier de journaliste qu’elle a exercé pendant une vingtaine d’années à l’agence Reuters et à Jeune Afrique pour défendre les opprimés. Pour elle, les tâches de journaliste et de défenseur des droits humains se rejoignent. « Quand on est journaliste, on enquête, on témoigne et on dénonce. A la FIDH, on fait la même chose. On enquête. On donne la voix aux sans voix, on rend publiques nos enquêtes et on dénonce. Il y a une continuité dans tout ce qui m’anime depuis trente ans », souligne-t-elle.

Même si ses fonctions l’appellent à basculer « dans l’universel absolu », cette diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris a concentré ses efforts sur les pays du Sud, « où la vague porteuse d’espoir pour la démocratie et les droits humains qu’inauguraient la chute du mur de Berlin et la disparition de l’URSS est venue mourir sur les côtes, étouffée par la volonté de régimes despotiques d’accaparer le pouvoir et les richesses de leur pays ».

Si son fait d’armes reste les progrès enregistrés au niveau de la condition de la femme africaine, Souhayr Belhassen a contribué à de nombreuses avancées en matière de respect de la dignité humaine. Outre l’exercice routinier de la dénonciation des coups d’Etats militaires, de l’offensive israélienne à Gaza ou encore du harcèlement dont font l’objet les militants des droits de l’Homme, la présidente de la FIDH a contribué à convaincre les autorités sénégalaises de maintenir sur leur sol l’ancien président tchadien Hissène Habré, accusé de crimes contre l’humanité, durant toute la procédure judiciaire, devant la plus haute cour des Nations Unies. Elle a également mis dans l’embarras, en septembre dernier, le président gambien Yahya Jammeh en boycottant la 46e session de la Commission africaine des droits de l’Homme et des peuples (CADHP) que son pays abritait. Quelques jours avant cet évènement, l’homme fort de Banjul avait publiquement menacé de tuer ceux qui chercheraient à déstabiliser son gouvernement, y compris les défenseurs des droits de l’Homme.

 

Femme de conviction et d’action

Contrairement à certains autres défenseurs des droits de l’Homme originaires des pays du Sud, Souhayr Belhassen n’a pas été accusée de faire le jeu des pays du Nord et de perpétuer une « justice internationale de Blancs ». Et pour cause : l’ancienne journaliste n’a pas hésité à dénoncer avec véhémence, en juin 2008, l’adoption par le Parlement européen de la directive « retours », qui permet aux pays du vieux continent de maintenir en détention les migrants en situation irrégulière. La présidente de la FIDH a dénoncé un texte « qui porte un coup dur à l’universalité des droits humains » l’année même du 60e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. « En adoptant ce texte, le législateur européen laisse entendre que les migrants ne sont pas des êtres humains comme tous les autres, dotés de droits et à l’égard desquels les Etats ont des obligations », a-t-elle asséné.

 

Elevée de façon bourgeoise et conformiste

Mais d’où cette Tunisienne élevée de façon bourgeoise et conformiste par sa mère puise-t-elle sa force ? Souhayr Belhassen est d’abord une digne fille de son père indonésien duquel elle n’a pas uniquement hérité des yeux légèrement bridés et du nez fin. C’est l’expulsion de son père de Tunis, au début des années 50, pour sa participation à la lutte contre l’occupation française, qui a éveillé sa conscience politique. Son engagement dans la défense des droits humains remonte au 5 juin 1967, quand des musulmans tunisiens saccagèrent des magasins de leurs concitoyens juifs en réaction au déclenchement de la Guerre des Six Jours. Elle dénonce les violences subies par la communauté tunisienne et adhère à la LTDH. Au sein de la doyenne des organisations de défense des droits de l’Homme dans le monde arabe et en Afrique, elle joue de toute sa force de conviction, en 1984, pour sauver de la potence 18 jeunes Tunisiens ayant participé aux « émeutes du pain ».

Son engagement dans la défense des droits humains remonte au 5 juin 1967, quand des musulmans tunisiens saccagèrent des magasins de leurs concitoyens juifs en réaction au déclenchement de la Guerre des Six Jours.

En 1993, elle dénonce dans une pétition de soutien aux femmes algériennes le « silence coupable » du régime tunisien sur la situation de son voisin. C’est alors qu’on lui fait comprendre qu’elle doit plier bagages et quitter le pays. Son exil durera cinq ans.

De retour à Tunis, elle reprend son combat au sein de la LTDH, dont elle devient vice-présidente en novembre 2000, puis intègre le bureau directeur de la FIDH en 2004 avant d’en prendre les commandes.

Le premier mandat de Souhayr Belhassen à la tête de l’organisation internationale s’achève ce mois-ci. « Rester à la tête de la FIDH ou rentrer dans mon pays, cela importe peu. Ma seule ambition est de continuer le combat contre les injustices là ou elles se trouvent, dans un coin de rue à Tunis où dans une prison en Birmanie », déclare-t-elle depuis son modeste bureau parisien. <

 

Par Walid Kéfi, Tunis

 
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