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Tidiane Tall veut réparer l’Afrique Version imprimable
08-12-2009

Un livre, Fixing Africa, en anglais et en français, fait des vagues sur le Net. Plus de 300 000 téléchargements et 3000 mails de réactions. Les Afriques a rencontré l’auteur de cette réflexion sur l’unité. Portrait.

Tidiane Tall : « J’ai pensé que je pouvais et que je devais apporter ma petite pierre à l’édifice africain. »

Tidiane Tall : « J’ai pensé que je pouvais et que je devais apporter ma petite pierre à l’édifice africain. » 

Par Adama Wade, Casablanca

 

En 1996, un jeune Africain rentre dans son pays. Diplômé de l’Ecole polytechnique de Paris et de l’Institut français du pétrole, il avait opéré un détour à Londres, à Morgan Stanley, entre 1995 et 1996. Là, après une bonne année à la division des produits de taux d’intérêt, obligations et trésors au desk des marchés émergents, limités alors à l’Europe de l’Est, il démissionne. Au Mali, il crée une société de transport de produits pétroliers et opère avec une citerne, puis deux. Il s’agissait de charger le carburant à Abidjan et de livrer les stations maliennes. Un business simple, trop simple peut-être. Le jeune Tidiane Tall allait très vite se frotter aux dures réalités du business en Afrique.

A la suite d’un banal dédouanement de sept camions, il est arrêté.

A la suite d’un banal dédouanement de sept camions, il est arrêté. Les 20 millions de FCFA dûment versés pour affranchir les véhicules se sont perdus dans le circuit de transitaires et de douaniers verreux qui lui remettront de faux reçus de dédouanement. Tidiane Tall ne se doute de rien, payant là sans doute le prix d’une jeunesse de fils de diplomate, passée loin du Mali et des réalités d’une certaine Afrique. L’Etat malien le condamnera à repayer les 20 millions de FCFA, couplés à une amende de 100% du montant dû. En tout, la petite PME, qui aura déboursé 60 millions, finira, trois ans plus tard, par rejoindre le cimetière des nombreuses sociétés victimes de la corruption et du mauvais climat des affaires.

 

Laver son honneur

Pour Tidiane Tall, il s’agissait, avant de clore ce chapitre, de laver son honneur. Après mille démarches, son honnêteté est récompensée. Un mandat de dépôt est émis pour arrêter le transitaire. Hélas, celui-ci ne sera jamais arrêté, ayant disparu subitement dans un Mali immense. Aucun de ses complices ne sera appréhendé.

 

« Back to consulting » 

Cette expérience initiatique marquera à jamais le jeune entrepreneur qui part pour les Etats-Unis. Après avoir surfé sur la vague de la nouvelle économie des années 2000 avec une start-up, E-spirituality.com, emportée avec tant d’autres par la chute du Nasdaq, il opère un retour au « B to C », entendu dans le jargon américain comme « back to consulting ».

Il passe un temps chez Roland Berger comme consultant en stratégie, puis s’établit sur l’axe Addis Abeba–Dubaï, l’axe Afrique-Moyen-Orient-Asie, l’axe du futur. Parmi ses nouveaux clients, le premier gestionnaire privé de terminaux dans la région. Tidiane est chargé de reprofiler le marketing du groupe dans ses orientations internationales. Il s’agit aussi, de refonder la stratégie commerciale pour un autre groupe de renommée. Même mission avec le Somalien Dahab Shiil, leader du transfert d’argent dans la Corne de l’Afrique, devant Western Union. Au passage, cette société vient d’obtenir une licence pour une banque islamique à Djibouti qui ouvrira au mois de novembre prochain.

 

Parti pris panafricain

De toutes ses expériences de consulting et d’entreprenariat, Tidiane Tall tire une conclusion qui pourrait se résumer à la boutade de l’humoriste anglais M. Bean : « Le marketing, c’est tout ce qui fait qu’on vous remarque. » N’est-ce pas tout ce que l’Afrique ne fait pas jusqu’à présent ? Que valent donc les 53 plans de promotion des 53 pays africains à l’échelle monde ? Mais Tidiane Tall va plus loin que l’interrogation et émet une proposition dans son livre intitulé Fixing Africa, ou Réparer l’Afrique, qui tranche par l’audace et son parti pris panafricain. Le Malien propose avec la force de l’argument de passer de 53 Etats africains malades et fatigués à quatre super-Etats qui compteront chacun dans les vingt premiers PIB du monde. Disons-le tout de suite, dans une Afrique des sacro-saintes frontières de Berlin, le mode de découpage proposé a soulevé plus de débats que la nécessité du regroupement appelé par l’auteur. Certains de nos chefs d’Etat qui tiennent autant à la souveraineté nationale vont-ils accepter une fédération où ils ne seront pas au premier rang ? « La Californie est le cinquième Etat le plus puissant du monde. Son entrée dans la fédération américaine confère à son gouverneur plus de puissance que n’importe quel des chefs d’Etat africains », réplique M. Tall.

 

Marketing viral

Diffusé selon le principe du marketing viral, le livre a été téléchargé 300 000 fois et a reçu 3000 réactions. Ce qui nous a poussés à questionner à l’auteur à propos de ses motivations et du pourquoi de ce livre. Le déclic a été le cinquantenaire de l’indépendance de la Guinée en 2008. « Contrairement à ce que voulait faire croire le régime, il n’y avait rien à célébrer dans ce pays plus dévasté qu’au moment de l’Indépendance. » Ce n’est certainement pas faute d’avoir essayé. Si l’Afrique a compté de grands hommes, de Senghor à Ahidjo, elle n’a jamais vaincu le sous-développement. Le bilan économique du continent est désastreux. Panafricaniste, M. Tall explique l’échec du développement par la fragmentation de l’unité africaine. Certains lecteurs, adeptes de la théorie du complot, ont douté du caractère « gratuit » de l’ouvrage. « On a pensé qu’il y avait forcément quelque chose derrière. J’ai mon job. J’ai pensé que je pouvais et que je devais apporter ma petite pierre à l’édifice africain », se défend M. Tall. Parmi les nombreuses réactions, il y a effectivement beaucoup de détracteurs qui lui prêtent des intentions cachées. La gratuité a été confondue avec l’altruisme ou l’affairisme. On l’a suspecté de chercher à s’attirer la sympathie du guide libyen, héraut du panafricanisme. Les réactions les plus encourageantes viennent des moins de vingt-cinq ans, sans doute plus optimistes et nés avec les nouvelles possibilités offertes par les révolutions technologiques et numériques. Du côté de la diaspora, par contre, c’est le silence radio, tant de la part des médias que des personnalités de premier rang. Loin de se décourager, Tidiane Tall a mis en branle son association Africa 2030 sur le même mode de l’internet et du marketing viral. Sans se décourager et avec le même optimisme qui anima son arrière grand-père, El Haj Omar Tall, parti du Fouta Toro et qui a réussi à refonder l’empire du Mali à partir des roitelets faibles et corrompus, Tidiane Tall espère un jour voir l’Africain se déplacer de Bamako à Mogadiscio et du Cap au Caire avec la même facilité qu’un américain en Amérique.

 
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