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Douze ans après l’alternance du 19 mars 2000, la désillusion est grande au Sénégal, un pays qui faisait office de vitrine démocratique en Afrique de
l’Ouest. Le Conseil constitutionnel, qui a prononcé et confirmé la recevabilité de la candidature du Président sortant pour un troisième mandat, a
mis le feu aux poudres.
Vendredi 27 janvier. Le conseil constitutionnel
proclame la recevabilité de la
candidature de Me Abdoulaye Wade à
la présidentielle de février 2012. Immédiatement,
la rue s’enflamme.
Pneus brûlés, voitures en flamme, sit-in et manifestations
à Dakar, mais aussi à Thiès, Mbour,
Kaolack et bien au-delà. Le bilan est catastrophique.
Un policier, le jeune Fodé Ndiaye, élément
du Groupement mobile d’intervention
(GMI), trouve la mort à Colobane, un quartier
de Dakar. Le calme reviendra aux alentours de 2
heures du matin. Sur le front politique, les membres
du mouvement M23, à l’origine des manifestations
se retrouvent, dés le lendemain, pour
statuer sur les décisions à prendre.
Entre temps, la répression s’intensifie. Alioune
Tine de la Raddho (Rencontre africaine des
Droits de l’Homme, ONG non partisane et
laïque), un des leaders du M23, est interpellé par
la Division des investigations criminelles (DIC)
et écroué. Au moment, où nous publions ces
lignes, il était toujours retenu au Commissariat
central de Dakar.
Loin de se laisser impressionner par l’ampleur
des réactions suscitées par sa décision du vendredi,
les sages du Conseil constitutionnel
(Cheikh Tidiane Diakhaté, Pr Isaac Yankhoba
Ndiaye, Mouhamed Sonko, Malick Chimère
Diouf, et Sinicondy Diallo) confirmeront, dimanche
29 janvier, la recevabilité de la candidature
de Wade. Aucun changement dans la liste
des 14 candidats, publiée l’avant-veille. La star
Youssou Ndour est recalée, officiellement pour
défaut des 10 000 signatures requises, au risque
de raviver les tensions. Pour le directeur de campagne
de Youssou Ndour, qui blâme les 5 Sages,
le parallélisme avec la crise postélectorale ivoirienne
est évident : «Aujourd’hui, nous avons 5
Paul Yao Ndré (NDLR : allusion à l’ex-président
du conseil constitutionnel de la Côte d’Ivoire qui
valida la victoire de Gbagbo) qui siègent au conseil
constitutionnel».
Le développement, une chimère
Aujourd’hui, le désamour d’une bonne partie du
peuple sénégalais envers le père du «Sopi » (changement
en Wolof) est profond. Aux désillusions
de la SCA (Stratégie de croissance accélérée), aux
carences du plan REVA (Retour des immigrés
vers l’agriculture), s’ajoutent les travers de la
Goana (Grande Offensive pour la nourriture et
l’abondance), dont le bilan constitue une source
de débat entre le pouvoir et l’opposition. En lieu
et place des promesses de bonne gouvernance,
c’est surtout un train de vie de l’Etat dénoncé régulièrement
par l’opposition et la société civile.
L’échec le plus cuisant reste sans conteste le dossier
de l’Energie. Certes, les délestages étaient
courants au temps du parti socialiste. Mais avec
l’alternance, le problème s’est aggravé.
Espoirs vains
Sur le plan politique, celui qui a toujours martelé
ne pas vouloir accéder au Palais de la république
en enjambant des cadavres, se cramponne plus
que jamais au pouvoir. Lui, l’éternel arbitre de la
démocratie, qui conseillait à Mathieu Kérékou,
alors président du Bénin, d’écouter son opposition,
qui préconisait à Laurent Gbagbo d’écouter
son peuple et de passer outre la décision de son
conseil constitutionnel ? N’est-ce pas ce même
Abdoulaye Wade qui, depuis les remparts de
Benghazi, en juillet 2011, exhortait à Mouammar
Kadhafi de céder à la volonté de son peuple
? A ce dernier, il avait martelé, les yeux dans
les yeux que son peuple ne veut plus de lui, qu’il
est temps de partir, …! De toute évidence, les
exemples encore frais dans les mémoires du
Niger avec Mahamadou Tandian, de Ben Ali en
Tunisie, de l’ex-Raïs en Egypte, … n’ont pas servi
à édifier le président de la république du Sénégal,
aujourd’hui âgé de 85 ans et qui compte briguer
un 3ème mandat ! Aucun obstacle juridique ne s’y
oppose désormais.
Pourtant, la Constitution sénégalaise, que Me
Wade a fait voter en 2001, limite le nombre de
mandats présidentiels à deux (Article 27), tout
en réduisant la durée de 7 à 5 ans.
Outre ces arguties juridiques, le président Wade
avait promis lors de sa réélection en 2007 qu’il
s’agissait là de son dernier mandat. Pour les
membres du Conseil constitutionnel, le premier
mandat de Wade (2000-2007) n’entre pas dans
le champ de la nouvelle constitution. Aux requérants
de cette thèse, le Conseil constitutionnel
oppose une déclaration interprétative des articles
27 et 104 de la Constitution, qui doit être considérée
comme un témoignage doté d’effet juridique,
car le président de la République est
l’interprète authentique de la Constitution.
Néanmoins, le Conseil assure que quelle que soit
sa solennité, elle ne peut valoir règle de droit, dès
lors qu’elle ne se traduit pas par un acte législatif
ou réglementaire. C’est là où réside le débat qui
oppose constitutionnalistes patentés, mais aussi
observateurs, pros et anti-Wade. Ceux, qui estiment
qu’il ne doit plus se représenter, se basent
sur l’article 104 de la Constitution sénégalaise
qui entame le décompte du premier mandat au
quinquennat de 2000 à 2007.
Toujours est-il qu’aujourd’hui, la déception est
à la mesure de l’espoir suscité au lendemain de
l’élection de cet homme politique qui a consacré
28 ans de sa vie à l’opposition et notamment
à la dénonciation de la mauvaise
gouvernance. Sur ce chapitre, le bilan n’est
guerre reluisant, terni notamment par le scandale
de la valise d’Alex Segura, ex-représentant
du FMI au Sénégal, qui a restitué, le 25 septembre
2009, une valise contenant 100 000 euros et
50 000 $, par l’entremise d’une société de sécurité
aux autorités sénégalaises à Barcelone. Ce
fut un « cadeau du palais à celui qui dénonça
sans retenue les dérives de la gestion de l’Etat
sénégalais. Autre scandale, l’audit avorté des
chantiers de l’ANOCI (432 milliards de f CFA)
qui a abouti au limogeage du président de l’assemblée
nationale en 2008. Pourtant, le décret
n°674 daté de juin 2004, stipule que l’Anoci devrait
être audité par les corps de contrôle de
l’Etat, notamment l’IGE, le Contrôle financier
et la Cour des comptes.
Un modèle en péril
Ces évènements, dont la liste est loin d’être
exhaustive, n’ont pas ébranlé le président au
pouvoir et des membres de son camp. Pas plus
tard que la semaine dernière, il a intimé aux
opposants l’ordre «d’arrêter les manifestations
d’humeur, qui ne conduisent à rien, …». Pour
l’heure, l’opposition reste sourde aux différents
appels à l’apaisement, y compris ceux de
la Cedeao, des observateurs et d’une partie de
la communauté internationale (France, Etats
Unis d’Amérique, …) pour laisser force à la
loi. Elle compte aller jusqu’au bout. Des chars
de combats restent visibles dans les rues de
Dakar. Les signes d’un tournant ? On peut le
croire, dans la mesure où malgré les appels à
l’apaisement de chefs religieux appartenant
aux plus importantes confréries du pays, des
hommes politiques avancent que dans les
conditions actuelles, les élections risquent
d’être reportées. D’autres conseillent tout simplement
au président de se retirer. «Wade doit
partir», plus qu’un slogan, le malaise d’un modèle
démocratique rattrapé par ses insuffisances
institutionnelles.
Daouda MBaye, Casablanca
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