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Sénégal, démocratie en danger Version imprimable
08-02-2012

Douze ans après l’alternance du 19 mars 2000, la désillusion est grande au Sénégal, un pays qui faisait office de vitrine démocratique en Afrique de l’Ouest. Le Conseil constitutionnel, qui a prononcé et confirmé la recevabilité de la candidature du Président sortant pour un troisième mandat, a mis le feu aux poudres.

Vendredi 27 janvier. Le conseil constitutionnel proclame la recevabilité de la candidature de Me Abdoulaye Wade à la présidentielle de février 2012. Immédiatement, la rue s’enflamme.

Pneus brûlés, voitures en flamme, sit-in et manifestations à Dakar, mais aussi à Thiès, Mbour, Kaolack et bien au-delà. Le bilan est catastrophique. Un policier, le jeune Fodé Ndiaye, élément du Groupement mobile d’intervention (GMI), trouve la mort à Colobane, un quartier de Dakar. Le calme reviendra aux alentours de 2 heures du matin. Sur le front politique, les membres du mouvement M23, à l’origine des manifestations se retrouvent, dés le lendemain, pour statuer sur les décisions à prendre. Entre temps, la répression s’intensifie. Alioune Tine de la Raddho (Rencontre africaine des Droits de l’Homme, ONG non partisane et laïque), un des leaders du M23, est interpellé par la Division des investigations criminelles (DIC) et écroué. Au moment, où nous publions ces lignes, il était toujours retenu au Commissariat central de Dakar.

Loin de se laisser impressionner par l’ampleur des réactions suscitées par sa décision du vendredi, les sages du Conseil constitutionnel (Cheikh Tidiane Diakhaté, Pr Isaac Yankhoba Ndiaye, Mouhamed Sonko, Malick Chimère Diouf, et Sinicondy Diallo) confirmeront, dimanche 29 janvier, la recevabilité de la candidature de Wade. Aucun changement dans la liste des 14 candidats, publiée l’avant-veille. La star Youssou Ndour est recalée, officiellement pour défaut des 10 000 signatures requises, au risque de raviver les tensions. Pour le directeur de campagne de Youssou Ndour, qui blâme les 5 Sages, le parallélisme avec la crise postélectorale ivoirienne est évident : «Aujourd’hui, nous avons 5 Paul Yao Ndré (NDLR : allusion à l’ex-président du conseil constitutionnel de la Côte d’Ivoire qui valida la victoire de Gbagbo) qui siègent au conseil constitutionnel».

Le développement, une chimère


Aujourd’hui, le désamour d’une bonne partie du peuple sénégalais envers le père du «Sopi » (changement en Wolof) est profond. Aux désillusions de la SCA (Stratégie de croissance accélérée), aux carences du plan REVA (Retour des immigrés vers l’agriculture), s’ajoutent les travers de la Goana (Grande Offensive pour la nourriture et l’abondance), dont le bilan constitue une source de débat entre le pouvoir et l’opposition. En lieu et place des promesses de bonne gouvernance, c’est surtout un train de vie de l’Etat dénoncé régulièrement par l’opposition et la société civile. L’échec le plus cuisant reste sans conteste le dossier de l’Energie. Certes, les délestages étaient courants au temps du parti socialiste. Mais avec l’alternance, le problème s’est aggravé.

Espoirs vains

Sur le plan politique, celui qui a toujours martelé ne pas vouloir accéder au Palais de la république en enjambant des cadavres, se cramponne plus que jamais au pouvoir. Lui, l’éternel arbitre de la démocratie, qui conseillait à Mathieu Kérékou, alors président du Bénin, d’écouter son opposition, qui préconisait à Laurent Gbagbo d’écouter son peuple et de passer outre la décision de son conseil constitutionnel ? N’est-ce pas ce même Abdoulaye Wade qui, depuis les remparts de Benghazi, en juillet 2011, exhortait à Mouammar Kadhafi de céder à la volonté de son peuple ? A ce dernier, il avait martelé, les yeux dans les yeux que son peuple ne veut plus de lui, qu’il est temps de partir, …! De toute évidence, les exemples encore frais dans les mémoires du Niger avec Mahamadou Tandian, de Ben Ali en Tunisie, de l’ex-Raïs en Egypte, … n’ont pas servi à édifier le président de la république du Sénégal, aujourd’hui âgé de 85 ans et qui compte briguer un 3ème mandat ! Aucun obstacle juridique ne s’y oppose désormais.

Pourtant, la Constitution sénégalaise, que Me Wade a fait voter en 2001, limite le nombre de mandats présidentiels à deux (Article 27), tout en réduisant la durée de 7 à 5 ans. Outre ces arguties juridiques, le président Wade avait promis lors de sa réélection en 2007 qu’il s’agissait là de son dernier mandat. Pour les membres du Conseil constitutionnel, le premier mandat de Wade (2000-2007) n’entre pas dans le champ de la nouvelle constitution. Aux requérants de cette thèse, le Conseil constitutionnel oppose une déclaration interprétative des articles 27 et 104 de la Constitution, qui doit être considérée comme un témoignage doté d’effet juridique, car le président de la République est l’interprète authentique de la Constitution. Néanmoins, le Conseil assure que quelle que soit sa solennité, elle ne peut valoir règle de droit, dès lors qu’elle ne se traduit pas par un acte législatif ou réglementaire. C’est là où réside le débat qui oppose constitutionnalistes patentés, mais aussi observateurs, pros et anti-Wade. Ceux, qui estiment qu’il ne doit plus se représenter, se basent sur l’article 104 de la Constitution sénégalaise qui entame le décompte du premier mandat au quinquennat de 2000 à 2007.

Toujours est-il qu’aujourd’hui, la déception est à la mesure de l’espoir suscité au lendemain de l’élection de cet homme politique qui a consacré 28 ans de sa vie à l’opposition et notamment à la dénonciation de la mauvaise gouvernance. Sur ce chapitre, le bilan n’est guerre reluisant, terni notamment par le scandale de la valise d’Alex Segura, ex-représentant du FMI au Sénégal, qui a restitué, le 25 septembre 2009, une valise contenant 100 000 euros et 50 000 $, par l’entremise d’une société de sécurité aux autorités sénégalaises à Barcelone. Ce fut un « cadeau du palais à celui qui dénonça sans retenue les dérives de la gestion de l’Etat sénégalais. Autre scandale, l’audit avorté des chantiers de l’ANOCI (432 milliards de f CFA) qui a abouti au limogeage du président de l’assemblée nationale en 2008. Pourtant, le décret n°674 daté de juin 2004, stipule que l’Anoci devrait être audité par les corps de contrôle de l’Etat, notamment l’IGE, le Contrôle financier et la Cour des comptes.

Un modèle en péril

Ces évènements, dont la liste est loin d’être exhaustive, n’ont pas ébranlé le président au pouvoir et des membres de son camp. Pas plus tard que la semaine dernière, il a intimé aux opposants l’ordre «d’arrêter les manifestations d’humeur, qui ne conduisent à rien, …». Pour l’heure, l’opposition reste sourde aux différents appels à l’apaisement, y compris ceux de la Cedeao, des observateurs et d’une partie de la communauté internationale (France, Etats Unis d’Amérique, …) pour laisser force à la loi. Elle compte aller jusqu’au bout. Des chars de combats restent visibles dans les rues de Dakar. Les signes d’un tournant ? On peut le croire, dans la mesure où malgré les appels à l’apaisement de chefs religieux appartenant aux plus importantes confréries du pays, des hommes politiques avancent que dans les conditions actuelles, les élections risquent d’être reportées. D’autres conseillent tout simplement au président de se retirer. «Wade doit partir», plus qu’un slogan, le malaise d’un modèle démocratique rattrapé par ses insuffisances institutionnelles.

Daouda MBaye, Casablanca

 
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