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Journal en ligne - [n°110 du 4 au 10 mars 2010 ]
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Sékou Touré, séduisant dictateur Version imprimable
03-03-2010

La Guinée n’a toujours pas soldé les comptes de l’ère Sékou Touré. L’ouvrage d’André Lewin est une pièce importante au puzzle.

André Lewin, ambassadeur de France en Guinée (1975-1978), ami de Sékou Touré, lui a consacré une œuvre encyclopédique de plus de mille pages. En fait, sa thèse de doctorat d’histoire, présentée en octobre 2008 à l’Université de Provence, en France, complétée par quelques ajouts. L’ouvrage n’est pas le premier, relatif à la Guinée, de l’artisan de la réconciliation entre la Guinée et Sékou Touré et l’Allemagne, puis la France. Il a écrit ou collaboré à plus d’une vingtaine de livres sur le pays.

Ce dernier ouvrage s’est voulu le plus objectif possible, le plus détaché possible, en dépit des liens très forts qui se sentent par ailleurs entre l’auteur et son sujet. L’amitié avec un tel monstre ne pose-t-il pas un problème éthique ? Comment être « satisfait et même flatté » d’être qualifié, d’« ami personnel » d’un personnage dont on reconnaît que « entre les détenus torturés puis exécutés, ceux qui mouraient de la diète noire (privation d’eau et de nourriture jusqu’à ce que mort s’ensuive), ceux qui disparaissaient sans laisser de trace, on compte certainement plusieurs milliers, peut-être des dizaines de milliers, de victimes » ?

L’ouvrage n’éclaire pas uniquement la personnalité complexe du premier président de la Guinée. Il apporte de précieuses pièces à la compréhension de la période charnière des indépendances des colonies françaises d’Afrique.

Le personnage de Sékou Touré se révèle complexe, attachant parfois. Un héros magnifique d’intelligence, de savoir-faire syndical, politique, devenu un dictateur sanguinaire qui a finalement pris en otage tout un pays et dévié son destin pour en faire une tragédie, encore inachevée plus d’un quart de siècle après sa mort.

 

Cours de l’histoire

Très documenté, avec des témoignages recueillis par la suite par l’auteur auprès des acteurs les plus significatifs, à commencer par Sékou Touré lui-même, réticent au départ, qui y a finalement contribué en se racontant et en invitant certains de ses proches à témoigner. Le livre rappelle encore la vanité des hommes, en montrant combien, presque toujours, le cours de l’histoire tient à peu de choses. Ainsi en est-il de l’acte fondateur de la trajectoire de Sékou Touré et de son pays, le fameux discours du 25 août 1958, qui scelle le sort de la colonie.

Ce discours n’aurait jamais dû être prononcé, puisque l’étape de Conakry a été rajoutée à la tournée du général de Gaulle à la dernière minute, sur l’insistance de Bernard Cornut-Gentil, alors ministre de la France d’Outre-mer, contre l’avis formel du Haut-commissaire à Dakar, Pierre Mesmer, qui estimait que « la présence de de Gaulle à Conakry monterait à la tête de Sékou Touré » et que « cela pourrait tourner à l’aigre ». Mais, BCG, comme on l’appelait, n’était pas que le ministre de tutelle, il pouvait se prévaloir de liens étroits, voir intimes avec Sékou Touré, qu’il avait bien connu pendant qu’il était lui-même gouverneur général de l’AOF (1951-1956) à Dakar, dont il aurait même été l’amant.

« Il n’y a pas de dignité sans liberté : nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage ». Le sort en est jeté. Furieux, le général quitte la scène en oubliant son képi. Malgré tous les appels de Sékou Touré, il restera inflexible. Amour-propre blessé.

C’est une des nombreuses révélations du livre, un penchant homosexuel attribué à Touré. Aucune preuve n’en a été rapportée à l’auteur, mais de nombreux proches de Sékou Touré admettent que le soupçon en était très fort. Mesmer de poursuivre, « sans ce clash, on aurait pu réparer la porcelaine, et ces quelques coups de gueule de part et d’autre n’auraient pas dû porter à conséquence. » BCG paiera pour cette erreur d’appréciation. Il sera par la suite relégué au modeste poste de ministre des PTT, avant de quitter définitivement le gouvernement. Le gouverneur en poste à Conakry, Jean Mauberna, ne connaît ni l’Afrique, ni la Guinée, où il venait d’arriver. Le discours de Sékou Touré, transmis une bonne semaine auparavant, n’est lu par le ministre BCG et le Haut-commissaire que le jour même, ce qui ôte toute possibilité de le discuter avec l’auteur et de l’infléchir. L’ont-ils lu trop rapidement ? Ils trouvent que le texte, à la rédaction duquel a beaucoup contribué le médecin sénégalais Doudou Gueye, pour qui Sékou Touré avait beaucoup d’estime, « n’est pas très bon, mais qu’il ne contient rien de désastreux, rien d’inacceptable ». Jacques Foccart pour sa part, influent et avisé, « est en permanence mobilisé au téléphone avec Paris » pour cause de risque d’attentat contre le général à Alger, étape ultérieure.

Une conjonction désastreuse. « Dans la chaleur étouffante… Sékou Touré martèle son texte dans un mauvais micro qui amplifie encore son verbe exalté. » « Ce qui donne au texte » note Mesmer, « une tonalité très différente du texte écrit. » De Gaulle le ressent bien ainsi, qui écrira plus tard dans ses Mémoires, « il m’adresse un discours fait pour sa propagande et coupé par des rafales bien rythmées de hourras et d’applaudissements ».

« Il n’y a pas de dignité sans liberté : nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage ». Le sort en est jeté. Furieux, le général quitte la scène en oubliant son képi. Malgré tous les appels de Sékou Touré, il restera inflexible. Amour-propre blessé. 

 

CES

 

Ahmed Sékou Touré (1922-1984) président de la Guinée, L’Harmattan, Paris, 2009.

Avec Fidel Castro (Cuba) et Agostinho Neto (Angola), en plein milieu de la guerre froide.

Avec le mythique Bembeya Jazz national, orchestre révolutionnaire dont l’album intitulé Regard sur le passé, connaîtra un succès continental. Extrait de paroles : « Il est des hommes qui bien que physiquement absents continuent et continueront à vivre éternellement dans le cœur de leurs semblables. Sont de ceux-là l’Almamy Samory Toure, empereur du Wassoulou, le roi de Labé, l’illustre Alpha Yaya Diallo et Morifing Djan Diabate symbole de l’amitié dont les restes glorieux viennent de rejoindre la terre natale qu’ils ont aimé et défendu leur vie durant. Le colonialisme, pour justifier sa domination, les a dépeints sous les traits de rois sanguinaires et sauvages mais, traversant la nuit des temps, leur histoire nous est parvenue dans toute sa gloire. »

Sekou Touré faisait remonter ses origines à Samory Touré, grande figure de la résistance à la pénétration coloniale, dans ce qui était appelé le Soudan. Pendant 20 ans, le « faama » jouera des armes et des subtilités avec les Français et les Britanniques. Il est capturé le 29 septembre 1898 par le capitaine Gouraud. Sekou Touré verra dans le 28 septembre 1958, jour du non au général de Gaulle, la revanche de la Guinée. Que dire alors du 28 septembre 2009 ?

Omniprésent dans la vie politique et économique guinéenne, Sékou Touré, qui traversera les années 70 un mouchoir blanc à la main, s’est rapidement mué en un dictateur sanguinaire. Etait-ce le même qui avait dit au général de Gaulle, en 1958 : « Nous préférons la liberté dans la pauvreté à l’opulence dans l’esclavage » ?

Attiré par les révolutionnaires, Sékou Touré, récipiendaire du prix Lénine pour la paix, admire le yougoslave Tito, qui le lui rend bien.

Diallo Telli, ancien secrétaire général de l’OUA, artisan de la reconnaissance de la Guinée à l’international, est mort au Camp Boiro, en décembre 1977, victime de la fameuse diète noire.

La Sud-Africaine Miriam Makeba, qui luttait contre l’apartheid, a vécu quelques années en Guinée aux côtés de son mari, Stokely Carmichael, un des pères du Black Power afro-américain.