Sénégal : la dette intérieure peut conduire à une faillite généralisée
05-11-2008

Mansour Cama, président de la Confédération nationale des employeurs du Sénégal, estime que l’économie sénégalaise est confrontée à trois crises, dont l’une, la dette intérieure, peut conduire à une faillite en cascade des entreprises.

Mansour Cama, président de la Confédération nationale des employeurs du Sénégal

Les Afriques : Monsieur le Président, quel est globalement l’état de l’économie sénégalaise ?

Mansour Cama : La Confédération nationale des employeurs du Sénégal met l’accent sur deux choses : le moral des chefs d’entreprise et la confiance dans l’environnement. Or, les trois crises qui traversent notre environnement national ne sont guère rassurantes, et si nos moyens d’agir sur la crise financière sont limités, nous ne sommes pas complètement démunis face à la crise énergétique ou la dette intérieure. Il y a aussi un problème récurrent de gouvernance économique. Ce qui peut représenter un point négatif pour l’attrait des investisseurs étrangers qui exigent d’abord la sécurité des investissements.

Les résultats de la présente campagne agricole doivent être le point de départ de la reconstruction d’une économie rurale.

Malgré tout, le pays a bénéficié d’une pluviométrie favorable et la campagne agricole devrait être bonne. Nous attirons cependant l’attention sur la nécessité de protéger les revenus des paysans. L’abondance des récoltes risque d’engendrer la chute des prix des produits agricoles au profit des spéculateurs. La présente campagne doit être le point de départ de la reconstruction d’une économie rurale.

 

LA : Que pensez-vous de la dette intérieure évaluée par certains opérateurs à 300 milliards CFA (450 millions d’euros) ?

MC : C’est sûr que le désarroi gagne la plus grande frange des entrepreneurs sénégalais, qui sont soit directement concernés par la dette intérieure, soit en subissent les contrecoups. Nous observons, pour nous en inquiéter, la crispation du marché et la tension de la trésorerie de certaines entreprises, en particulier dans le secteur du BTP. Il est vrai que l’Etat cherche de l’argent frais, mais il faut qu’il trouve rapidement des solutions d’urgence pour éviter la faillite généralisée. Il y a un malaise économique certain au Sénégal. Et le secteur privé a décidé de s’allier avec les bailleurs de fonds pour faire plier l’Etat. Cette situation dure depuis trois ans.

 

LA : Le Sénégal est confronté à une grave crise énergétique. Quelles sont les solutions à envisager à court terme ?

MC : Cette crise va impacter d’au moins 1,5% le taux de croissance, qui était déjà, l’an dernier, en dessous de 5%. Tous les secteurs de production sont concernés. Pourtant, l’Etat a initié, dans un passé récent, plusieurs actions dans le secteur, notamment sa libéralisation, la subvention du gaz, la mise en place d’une agence nationale d’électrification rurale. Malgré tout, la situation reste catastrophique. Nous ne pouvons plus rêver d’un taux de croissance à deux chiffres et traîner un tel boulet. Disons-le tout net, nous sommes sortis du cercle vertueux de la croissance qui mène vers l’émergence. Il semble d’ailleurs que la dette de l’Etat ne soit pas étrangère à la situation que vit la Société nationale d’électricité. Se pose alors la question de la pertinence des choix dans la dépense publique.

 

LA : Concernant la crise financière internationale, quel diagnostic fait la CNES pour l’économie sénégalaise ?

MC : Jusqu’à preuve du contraire, les économies africaines sont à l’abri de cette crise, car l’Afrique ne représente pas plus de 5% de l’économie mondiale. Comme chefs d’entreprise, nous nous sommes intéressés aux répercussions de la crise sur l’économie réelle du continent. On s’attend, par exemple, à une baisse de l’aide publique au développement et à une baisse des envois d’argent de la part des émigrés africains en Occident. L’onde de choc ne sera pas sans conséquence sur l’économie réelle et sur l’effet de contagion, limité à des pays comme l’Egypte, l’Afrique du Sud ou le Maroc, dont les systèmes financiers sont plus intégrés au système international. Il s’agit d’une crise de confiance. Et lorsque les banques ne se font pas confiance entre elles, comment peuvent-elles faire confiance aux entreprises, surtout aux PME ? D’autant que la prudence excessive de nos banques n’est pas de nature à améliorer la situation. Une autre crainte vient du fait qu’en l’absence de visibilité, certains investisseurs sur les projets publics pourraient bien adopter une attitude attentiste, voire se retirer.

L’Afrique doit se tourner désormais vers son marché intérieur et travailler plutôt avec les pays émergents.

Autre conséquence, une récession sur les marchés occidentaux se traduirait mécaniquement par une baisse de la demande de biens et de services africains. Nous pensons au secteur du tourisme, à l’exportation des produits halieutiques, etc.

Nous avons très peu de moyens face aux événements, mais nous ne sommes pas démunis au point de ne pouvoir en amortir les effets. Comme toujours, face à des phénomènes de cette ampleur, nous manquons de recul pour apprécier avec toute la rigueur requise la situation et imaginer, comme cela se fait ailleurs, des solutions de sortie de crise. Nous constatons d’ailleurs avec regret que l’UEMOA et la CEDEAO, contrairement aux autres blocs régionaux de la planète, n’ont montré aucune diligence à mener une réflexion sur la crise. L’Afrique doit se tourner désormais vers son marché intérieur et travailler plutôt avec les pays émergents (Chine, Inde, Brésil) et les pays arabes.

 

Propos recueillis par Mamadou Lamine Diatta, Dakar