Cacao épisode IV: le nationalisme de Laurent Gbagbo à l’épreuve des multinationales
05-02-2010

L’énorme gap entre les quantités de cacao à la sortie de l’usine et celles exportées officiellement handicape la Côte d’Ivoire. Connu pour ses prises de position nationalistes, le président Laurent Gbagbo aurait-il négocié un deal secret avec les multinationales ?

Le 11 novembre 2008, le Comité de gestion de la filière du café et du cacao (CGFCC) adressait une note à tous les opérateurs, instituant le ticket de pesée standard.

Autant le dire, la situation a perduré, avec des doublons dans la numérotation des lots, des autorisations d’exportation falsifiées, des anomalies dans l’empotage en vrac et des incohérences dans le marquage des sacs.

De bonnes intentions, restées lettre morte pour cet organe lancé dans les fonts baptismaux le 19 septembre 2008, avec pour mission de redresser le secteur. Aujourd’hui encore, aucun opérateur ne s’est conformé à une mesure qui, semble-t-il, était destinée à la consommation étrangère.

Cacao Episode IV

 

Pratiques frauduleuses

Autant le dire, la situation a perduré, avec des doublons dans la numérotation des lots, des autorisations d’exportation falsifiées, des anomalies dans l’empotage en vrac et des incohérences dans le marquage des sacs. La sous-déclaration, déjà formalisée par l’exportation des poids théoriques (voir www.lesafriques.com), est renforcée par la non-déclaration de plusieurs lots, qui sortent ainsi du pays sans trace.

Ces pratiques frauduleuses affectent l’activité de pesage. Pour mettre en évidence cette réalité, nous avons comparé les quantités à l’entrée et à la sortie de l’usine et ceux exportés. Autant le dire, la tâche n’est pas facile quand on sait que, même l’Etat ivoirien a du mal à obtenir les tickets de pesées de certains opérateurs, notamment Cargill, Barry, Callebaut, Touton Negoce et Outspan. Ce n’est que depuis avril 2009 que ces opérateurs ont accepté, enfin, de transmettre leurs tickets de pesées. Utile de le signaler, à la fin septembre, aucun de ces opérateurs n’avait encore mis en œuvre le ticket de pesée standard institué par le CGFCC. Après avoir passé en revue ces indications, on peut dire qu’au 15 septembre, la quantité totale de cacao brousse réceptionnée à l’entrée des usines était de 1 306 441 tonnes. Mais que vaut ce chiffre ?

 

Des conditions idéales pour la fraude

Comment être sûr de ces quantités quand on sait qu’avec la réforme de 1999 (inspirée de la libéralisation), tous les dispositifs de contrôle du commerce intérieur de cacao ont été supprimés ? Ainsi, il n’existe plus, sur le bord du champ, de contrôle à l’achat par l’acheteur et le pisteur. A l’usine, il n’existe plus de contrôle livraison ou évacuation. Idem aux centres de collecte. Les émissions des lettres de voitures (LV) ont été supprimée, sans doute pour mieux fluidifier l’export.

Dans le même élan, les contrôles aux postes routiers ont été aussi supprimées. Sous Houphouët-Boigny, quand les cargaisons traversaient tous ces dispositifs de contrôle, aujourd’hui supprimés, elles arrivaient au « magasin exportateur », rangé aujourd’hui dans le catalogue des souvenirs. La suppression de ce centre, réclamée à cor et à cri par les tenants de la libéralisation, ne permet plus de faire le contrôle réception.

De son côté, le « magasin export », qui garantissait la protection du label « Côte d’Ivoire », est passé à la trappe, au risque de dégrader le produit ivoirien. Ne subsiste plus, après cette réforme, que le quai d’empotage, devenu presque un territoire privé échappant à tout contrôle de l’Etat. Aussi, on peut dire que les 1 306 441 tonnes entrées à l’usine n’ont pas été vérifiées rigoureusement. Combien de quantités en sont sorties ? Même la rigoureuse CGFCC ne peut le dire aujourd’hui, encore moins le Ministère du commerce.

 

La mue de Laurent Gbagbo

En fait, avant de prendre le chemin de l’export, le cacao traverse deux no man’s land : celui situé entre le champ et l’usine d’abord, puis entre l’usine et le quai d’empotage. Là, au niveau de ce quai, la quantité exportable passe sous la juridiction de la Chambre de commerce, sensée faire taire les intérêts de ses membres (la plupart partie prenante dans le cacao) au profit du service public. Il s’agit là d’un conflit d’intérêt manifeste, qui a fait l’objet de plusieurs correspondances entre différentes hiérarchies administratives. Faut-il laisser le pesage à une chambre qui défend d’abord (ce qui est naturel d’ailleurs) des intérêts privés ?

Le dossier est entre les mains du président Gbagbo, lequel nourrissait beaucoup d’ambitions pour ce secteur. En nationaliste patenté, ne militait-il pas pour un Etat fort, maître de son cacao ? Forcément, la situation politique de son pays, marquée par la tenue incertaine des élections présidentielles, a poussé le « révolutionnaire africain » proche du PS français à abdiquer devant la Banque mondiale, le FMI et ces multinationales, vecteurs de la mondialisation. L’atteinte du point de décision de l’initiative PPTE (pays pauvre très endetté), suivi de l’allégement de sa dette, du déblocage de prêts préférentiels du FMI, ont fait rentrer M. Gbagbo dans le rang. Ce qui se traduit, aujourd’hui, par les importantes concessions faites aux multinationales, dont les groupes Bolloré ou Billon, et bien d’autres encore. La main-mise de ces puissants intérêts sur ce pays lui laissera-t-il les moyens de se relever de ses faiblesses ?

 

Adama Wade

Quand la part de marché des PMI et des coopératives ivoiriennes chute de 50%

Au 30 septembre 2009, les exportations de cacao au titre de la campagne 2008/2009 s’élèvent à 1 140 019 tonnes. Les fèves en représentent 66,9%, contre 33% pour les produits semi-finis. Les résidus pèsent en tout 525 tonnes. Les dix premiers exportateurs, constitués en général de multinationales, contrôlent 53% de parts de marché, en hausse de 13% en l’espace d’une année. Pendant ce temps, les PME-PMI exportatrices de fèves de cacao, dénommées PMEX, ont enregistré une forte contraction (-56,5%) de leur activité en 2009. Logées à la même enseigne, les coopératives exportatrices (Coopex) ont subi 57% de contraction de parts de marché, dus essentiellement aux difficultés de se procurer des fonds pour financer leur campagne.


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