Interview Naïma Korchi, présidente de Africa Women’s Forum : «De l’expertise de la femme africaine»
30-07-2017
Africa Women’s Forum (AWF), qui ambitionne d’être une plateforme panafricaine, en mettant en avant l’expertise africaine, est créé depuis 2014. En si peu de temps, Naïma Korchi, la présidente, avec son équipe, œuvre tant bien que mal à l’implanter à travers l’Afrique pour donner la parole aux femmes, y compris celles de l’ombre qui font beaucoup pour l’Afrique. Armée d’un militantisme sincère, elle décrypte pour nous AWF…

Les Afriques : AWF est né de la volonté de renforcer la visibilité des femmes leaders africaines sur la scène internationale et de mettre en avant leur leadership et expertise, des pionnières aux leaders d’aujourd’hui. Quel bilan faites-vous de son parcours?


Naïma Korchi : Travaillant à l’international, j’ai eu la chance de voyager dans plusieurs pays du continent et cela m’a donné l’occasion de rencontrer des femmes aux parcours extraordinaires. Pourtant, à mon sens, l’image que l’on a sur la scène internationale n’est pas adéquate. Les femmes sont souvent vues comme des victimes. J’ai donc eu envie de créer une plateforme panafricaine pour mettre en avant cette expertise.

Quant au bilan, il va au-delà de mes expectatives. Depuis sa création en 2014, trois rencontres internationales ont eu lieu au Maroc (Dakhla), plus de 300 femmes venues de 45 pays y ont participé. Des sections à l’étranger : Gambie, Ghana et très prochainement Tunisie et Bénin. Donc, en effet, un bilan assez satisfaisant pour une initiative récente.

Ce forum a déjà obtenu des reconnaissances internationales comme le Label COP22 ou faire partie du groupement international «femmes, santé et climat», en plus de la participation à plusieurs rencontres de haut niveau en Europe et en Afrique. À titre d’exemple, j’ai été très heureuse que lors d’un atelier de formation au leadership en Mauritanie, AWF a été choisi comme étude de networking réussie.

Est-ce uniquement un rendez-vous des femmes pour débattre de leurs propres préoccupations?


D’abord, même s’il regroupe en grande majorité des femmes ce n’est pas un forum qui discute des problèmes de femmes, mais c’est un forum où les femmes font entendre leurs voix sur toutes les questions qui peuvent concerner l’essor de l’Afrique. Ainsi, la thématique du prochain forum, qui aura lieu à Accra en décembre, sera sur la mobilité des compétences féminines africaines.

Le forum a d’ailleurs accueilli des hommes qui participent aussi au leadership des femmes, comme le président de l’Institut Mandela de l’Afrique du Sud, le grand écrivain Guillaume Jobin et non moins président de l’ESJ (Ndlr : Ecole supérieure de journalisme) ou l’Américain Michael Kirtley.

Quid de la valorisation de la culture africaine?


Au cours de mes études, en plus de Magistères en droit et relations internationales, j’ai un Master en anthropologie politique et juridique africaine. J’ai très tôt pu avoir une connaissance de la culture africaine au-delà de l’Afrique du Nord. Pourtant, pour le leadership des femmes, cette culture, encore peu connue, peu diffusée dans les écoles, est souvent cantonnée, en Occident, dans des musées spécialisés… le Musée du quai Branly, par exemple, est extrêmement riche et constitue un élément fondamental de l’identité d’un pays. N’est-ce pas ce qui le caractérise avant le matériel? Il est donc primordial de la sauvegarder et de la faire connaître. C’est pour cela que je me réjouis que Sa Majesté le Roi Mohammed VI ait été l’un des premiers, en tout cas sur le continent, à avoir mis l’accent sur l’importance du patrimoine immatériel.

Quels sont vos projets dans le court et moyen terme?


Continuer à réunir de plus en plus de femmes du continent. Pour moi un leader ce n’est pas un titre, mais du militantisme, donc le forum cherche aussi à donner la parole aux femmes de l’ombre, mais qui font beaucoup pour l’Afrique. Par ailleurs, et à la demande des participantes qui étaient venues à Dakhla, nous allons faire une tournée panafricaine de femmes leaders dans plusieurs pays pour porter notre message auprès du plus grand nombre.

Nous continuons aussi à renforcer notre présence au sein des instances internationales pour, d’une voix unique, porter nos préoccupations communes. Nous sommes déjà invités au Sommet de Climate Change d’Agadir, à la COP23 et à d’autres évènements majeurs de cette année.

Vecteur d’échanges et catalyseur de rencontres, que fait AWF dans la coopération Sud-Sud?


Les thématiques choisies chaque année sont justement des sujets qui intéressent la coopération Sud-Sud comme les politiques migratoires, la sécurité, la coopération économique. Le forum ouvre donc un débat autour duquel vont se nouer des projets, comme des campagnes de sensibilisation à l’échelle continentale, des échanges d’expertises dans divers domaines, tels que l’environnement, l’agriculture, la formation…

En termes d’ouverture, si AWF a noué des partenariats avec d’autres ONG similaires à travers la planète, quel message adressez-vous à ces femmes non africaines qui s’expriment en leur nom?


Il y a en effet une pléthore de rencontres pour la cause des femmes africaines. Le plus important est la sincérité dans le militantisme, que l’organisateur soit ou non africain. Mais face à cette prolifération, il faut faire attention à ce que cette noble cause ne soit pas utilisée par pur opportunisme de médiatisation ou pour faire de l’argent, notamment quand on voit les frais exorbitants exigés par certains de ces pseudo «Entreprises-Forums», pour y participer. Je pense que dans ce cas-là, c’est à nous Africaines et Africains de faire preuve de responsabilité et de refuser d’y participer, afin de ne pas cautionner cette dérive.

Mais votre question comporte une autre connotation dans le sens où c’est vrai que si des non-Africains organisent des conférences sur les femmes africaines, le fait que des Africaines organiseraient une conférence sur d’autres femmes hors de leur continent, cela aurait-il le même accueil? Certains y voient même une forme de néocolonialisme intellectuel.

Propos recueillis par D. Mbaye