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Côte d’Ivoire : « Nous ne sommes ni Kenyans, ni Zimbabwéens » Version imprimable
16-12-2010

Ambassadrice de Côte d’Ivoire (de l’administration Gbagbo) pour l’Union européenne et le Benelux, Marie Gosset livre ici sa lecture de la crise ivoiro-ivoirienne. Entretien.

Les Afriques : La Côte d’Ivoire présente aujourd’hui deux présidents et deux gouvernements. Quelle analyse faites-vous de cette situation ?

Marie Gosset : Les choses sont claires. Partout, dans le monde et en Afrique, la commission électorale donne les résultats provisoires et c’est le Conseil constitutionnel qui dit le droit en dernier ressort. Je crois qu’il faut respecter, ici, la décision du Conseil constitutionnel.

 

LA : Mais que pensez-vous de l’annulation du vote dans sept départements du Nord. Est-on en train de dire que le vote du Nord ne doit pas compter dans le processus ?

MG : C’est une bonne question. Je crois que les problèmes viennent de là. Ceux qui s’expriment ne prennent pas en compte les réalités du terrain. La Côte d’Ivoire est en crise depuis 2002 parce qu’une rébellion s’est installée au Nord. Personne n’a encore désarmé cette rébellion. Donc, je vous retourne la question : est-ce que le moment était opportun d’aller à ces élections ? Le président Gbagbo a quand même accepté d’aller vers ces élections parce que voulant sortir la Côte d’Ivoire de la crise. Il a donc fait des concessions. La rébellion est restée avec les armes. L’Union africaine, l’OIF, la société civile africaine ont envoyé des observateurs. La conclusion de ces observateurs, qui sont allés dans le Nord, est que le vote ne s’était pas déroulé de manière démocratique. Des personnes armées ont délogé des représentants du candidat Gbagbo dans les bureaux de vote. On a empêché des partisans de Gbagbo de voter. Il y a eu des bourrages d’urnes. Le Conseil constitutionnel a, par conséquent, annulé une partie, et non la totalité, des bulletins de vote.

 

LA : Il y a quand même l’ONU qui a certifié tous les procès verbaux un par un et qui a reconnu que le scrutin était démocratique ?

MG : Les élections qui ont eu lieu en Côte d’Ivoire ont concerné 20 000 bureaux de vote. L’Union européenne a visité 900 bureaux de vote, ça ne fait même pas la moitié. Ils n’étaient pas partout, ils craignaient pour leur vie. En deuxième lieu, les réclamations faites par le camp Gbagbo ont été justifiées par d’autres observateurs de l’Union africaine et de la CEDEAO, qui étaient sur le terrain. Peut-être que c’est parce qu’ils sont Africains qu’on ne les écoute pas.

 

LA : Mais, dans ce cas, comment se fait-il que l’Union africaine et la CEDEAO aient débouté Laurent Gbagbo ?

MG : Je me demande s’ils ont entendu les observateurs. Je suis étonnée qu’on envoie des observateurs sur le terrain et qu’on prenne des décisions sans même lire leurs rapports.

 

LA : Les présidents Obama, Sarkozy et l’ONU appellent le président Gbagbo à reconnaître sa défaite. Pensez-vous qu’il y a une autre alternative que celle de quitter le pouvoir ?

MG : Vous pensez que c’est parce que le président Obama, Sarkozy, l’ONU ont décidé qu’ils soutiennent Alassane Ouattara que la vérité est dite ? Je ne le pense pas. Pour que la vérité soit dite, on doit prendre en compte les rapports des observateurs envoyés sur le terrain. Deuxième point, nous sommes des pays où nous avons une population cosmopolite avec leurs cultures. La seule garantie de stabilité, c’est de respecter les institutions et les lois dont nous nous sommes dotés. Il faut respecter les organes de la loi. La Cour constitutionnelle est dans son droit. Je ne comprends pas pourquoi le monde entier ne prend pas cela en compte.

 

LA : Si vous le permettez, Madame, le monde entier a vu ces images à la télé où un partisan pro Gbagbo empêche physiquement un responsable de la Commission électorale de proclamer les résultats. Est-ce que ce n’est pas là où tout a basculé ?

MG : Non, malheureusement, le monde entier n’a pas vu non plus ou refuse de voir ce qui s’est passé réellement sur le terrain du vote. Qu’ils prennent en compte ce que les observateurs ont vu. Il y a des photos, des documents. Si on visionne ces images, on est en droit de dire que le Conseil constitutionnel a pris en compte les réalités du terrain. Ceux qui nous ont aidé à aller à ces élections, auraient dû, je pense, se doter de tous les moyens. Ce qui prévaut actuellement est une vision étriquée de la situation en Côte d’Ivoire. Nous sommes en train de sortir d’une crise. Il faut que nous marchions doucement, avec prudence. Ceux qui nous ont aidé à aller aux élections auraient du prendre toutes les mesures qui s’imposent. Ils ne l’ont pas fait. L’Afrique compte des intellectuels et des connaisseurs de droits. Ce ne sont pas des sous-hommes. Il faut respecter le droit et accepter le verdict du Conseil constitutionnel. La démocratie qu’on veut nous enseigner repose d’abord sur le respect de la loi. Nos partenaires devraient nous y aider plutôt de nous dire de changer de direction quand leurs intérêts sont en jeu. On demande à la communauté internationale de trouver une solution.

 

LA : A la Kenyane ou à la Zimbabwéenne ?

MG : Nous ne sommes ni Kenyans, ni Zimbabwéens, nous sommes Ivoiriens. Nous avons notre spécificité.

 

LA : Si le président Gbagbo abandonnait la partie, pourrait-il se représenter dans le futur ?

MG : La Constitution ivoirienne permet aux candidats de se présenter aux élections jusqu’à l’âge de 75 ans. Gbagbo n’a que 65 ans. C’est un démocrate profondément attaché à la loi. Le processus de sortie de crise a été long et coûteux. Vous pensez qu’il est devenu amnésique et fou pour mettre tout ça à l’eau ? Dans le Nord, en dépit des résolutions du Parlement européen et des Nations Unies, le désarmement ne s’est pas fait. Nos partenaires auraient dû insister sur ce point.

 

LA : Pourvu que la situation n’évolue pas vers la guerre civile ?

MG : C’est aussi mon vœu. On ne peut pas être dans un poste comme celui-là où on fait du développement et souhaiter la guerre. Nous demandons à tous ceux qui sont épris de paix et de justice, à tous ceux qui prétendent être des démocrates, de considérer la situation de manière objective. Mais, si on veut mettre le droit de côté, je ne sais pas ce qui nous attend. Les Ivoiriens sont fatigués et veulent sortir de là.

 

Propos recueillis par Adama Wade

 
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